Alain Juppé en conférence de presse, à Tunis

CONFÉRENCE DE PRESSE DE M. ALAIN JUPPÉ
MINISTRE D’ÉTAT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET EUROPÉENNES

Tunis, le 20 avril 2011

Échange avec la presse audiovisuelle

Mesdames et Messieurs, je suis heureux de vous voir aussi nombreux. Ce doit être le troisième point de presse que je fais depuis mon arrivée et, bien évidemment, c’est pour moi une grande satisfaction.

Je suis très heureux d’être ici. J’ai été accueilli avec beaucoup de cordialité par le Premier ministre ce matin, le ministre des Affaires étrangères et le président de la République, il y a quelques instants. Nous avons eu des entretiens officiels, un déjeuner sympathique dans la médina de Tunis où j’ai pu faire une petite promenade et où j’ai vu combien les Français étaient bien accueillis. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de croiser pas mal de touristes, ce qui prouve que le tourisme reprend, nous le souhaitons en tous cas.

J’ai eu l’occasion de dire à mes interlocuteurs combien la France était admirative de ce qui s’est passé ici depuis maintenant trois ou quatre mois, depuis le 14 janvier comme vous le rappeliez. C’est-à-dire ce grand mouvement vers la liberté, vers la démocratie, vers les droits de l’homme, qui s’est déroulé sans violences majeures et avec un sens des responsabilités qui fait l’honneur, je crois, du peuple tunisien.

Je sais bien qu’on nous a parfois reproché d’avoir mis un peu de temps à réagir. Nous avons été surpris. Qui ne l’a pas été ? Mes interlocuteurs tunisiens me disaient qu’ils l’avaient été eux-mêmes. Mais après un temps d’examen de la situation, nous n’avons pas hésité trente secondes et nous avons déclaré tout à fait publiquement que nous étions au côté de ceux qui se battaient pour nos valeurs communes.

Nous sommes bien conscients des difficultés qui attendent la Tunisie comme tout pays en phase de transition démocratique : difficultés économiques, difficultés sociales, difficultés politiques aussi. Et nous sommes là pour aider, non pas pour donner des leçons, non pas pour dire ce qu’il faut faire mais pour aider. Aider d’abord dans le cadre bilatéral et j’ai annoncé un effort particulier de l’Agence française de développement (AFD) de 350 millions d’euros qui pourront être décaissés rapidement, en 2011-2012, parce qu’ils seront affectés à des projets prioritaires pour la Tunisie : la formation de la jeunesse, la lutte contre le chômage, ainsi que les questions de circuits financiers, de gouvernance et de réhabilitation urbaine.

Nous agissons aussi à Bruxelles - et je me réjouis du succès des voyages de Mme Ashton et de M. Barroso, ici à Tunis - pour que les fonds européens soient pleinement mobilisés afin d’accompagner la Tunisie.

J’ai également fait part aux autorités tunisiennes de l’invitation du président Sarkozy à la Tunisie, pour qu’elle puisse participer, à Deauville, à la réunion du G8. Je pense que ce sera aussi l’occasion de mobiliser les grandes puissances économiques du monde pour accompagner les efforts de la Tunisie.

Voilà donc l’essentiel de mon message, un message de soutien, de confiance vis-à-vis de la Tunisie, et je crois qu’il a été reçu cinq sur cinq. Ceux qui se sont parfois inquiétés de la relation franco-tunisienne peuvent être rassurés. Il y a entre nous une telle affinité, pour des raisons historiques, pour des raisons économiques, pour des raisons humaines. Nous avons une très grande communauté tunisienne en France, de 500.000 personnes. Il y a aussi beaucoup de Français en Tunisie, j’en rencontrerai quelques uns tout à l’heure. Pour des raisons aussi politiques et économiques, cette relation ne peut pas casser mais, au contraire, elle reste extrêmement solide.

Voilà, je suis prêt maintenant à répondre à vos questions.

Question : Sur la Libye, vous avez rencontré des responsables libyens. Que peut-on faire pour essayer de dénouer cette situation qui paraît s’enliser ?

Réponse : Écoutez, il faut mesurer le vocabulaire. Nous sommes en Libye depuis un mois. Je trouve que le mot d’enlisement n’est pas approprié. Depuis combien de temps sommes-nous en Afghanistan ? Depuis combien de temps la FINUL est-elle au Liban ? Depuis des années pour ne pas dire toute une décennie.

Il y a un mois que nous sommes intervenus. C’est vrai que la situation au sol reste confuse mais nous sommes tous décidés, les pays de la coalition, les pays de l’OTAN, les pays de l’Union européenne, à accentuer la pression militaire pour déstabiliser un régime qui a perdu sa légitimité en tirant au canon sur ses populations. C’est difficile. Pour moi, la priorité, c’est d’arrêter les massacres à Misrata et nous avons fait passer des messages répétés à l’OTAN pour que des frappes aériennes permettent de neutraliser les armes lourdes qui sont utilisées contre la population de cette ville. Ce n’est pas facile. Il y a d’abord des conditions météorologiques parfois difficiles. Il y a aussi le fait que la tactique des forces pro-Kadhafi a changé. Il s’agit de petits véhicules, des pick up, qui s’infiltrent dans les banlieues de Misrata et qui compliquent les frappes aériennes puisqu’il n’est pas question de prendre de risques pour les populations civiles, bien entendu.

Donc, pression militaire, mise en application des sanctions et, en même temps, recherche d’une solution politique qui passe par un dialogue national réunissant autour de la table tous les acteurs de la société libyenne. C’est ce à quoi nous travaillons dans le cadre du groupe de contact, avec, tout particulièrement, le Conseil national de transition. Vous savez que son président a été reçu ce matin par le président de la République française. Je viens de lire une dépêche qui indique que le Conseil de coopération du Golfe et l’Union européenne avaient reconnu le caractère d’interlocuteur privilégié du conseil national de transition. Nous allons donc les aider, parce que c’est finalement à eux d’être sur le terrain, pas à nous.

Nous n’enverrons pas de troupes de combat en Libye, d’abord parce que c’est en contradiction avec la résolution 1973 du Conseil de sécurité, ensuite parce que nous ne le voulons pas. Alors, il y a des conseillers militaires, britanniques, français, qui sont là pour conseiller, comme leur nom l’indique, en termes d’organisation et de formation, les autorités du Conseil national de transition, mais il n’y a pas de troupes de combat au sol.

Pardon d’avoir été un petit peu long sur cette question mais elle est évidemment fondamentale.

Question : Monsieur le ministre, que répondez-vous à ceux qui disent que la France n’était pas du côté de la révolution tunisienne à cause de ses relations avec l’ancien régime ?

Réponse : J’ai déjà répondu mille fois à cette question. Qui n’a pas eu de relations avec l’ancien régime ? Qui n’a pas eu de relations avec l’ancien régime libyen ? Qui n’a pas eu de relations avec l’ancien régime égyptien ? Les relations internationales sont ce qu’elles sont. Il y a des gouvernements en exercice et on travaille avec ces gouvernements, voilà ! C’est vrai, nous n’avons peut-être pas su suffisamment anticiper ce qui se passait en profondeur dans le peuple tunisien : le rejet de ce régime, l’aspiration à des libertés. Peut-être avons-nous manqué de perspicacité mais simplement, pour plaider la cause de la France, nous n’avons pas été les seuls.

Maintenant, ça c’est le passé, ne ressassons pas ces événements. Je crois qu’aujourd’hui, il n’y a pas la moindre ambiguïté, nous sommes au côté de la Tunisie et je peux vous dire que l’accueil que j’ai reçu a été sans aucune espèce de critique ou de réticence. Cela a été un accueil vraiment chaleureux, enthousiaste et désireux de coopérer plus que jamais.

Question : Monsieur le ministre, après un grand flou diplomatique et des relations franco tunisiennes assez tendues depuis le 14 janvier, comment réagissez-vous lorsqu’on vous dit que vous portez un peu l’étiquette de monsieur "calmer le jeu" ? Pourquoi votre visite en Tunisie a-t-elle pris du retard puisqu’elle était prévue avant le 9 avril ?

Réponse : Vous avez-vous-même répondu sur ces prétendues tensions. Vous savez, j’ai des collègues très efficaces qui sont venus sur des sujets techniques. J’ai choisi, je pense le bon moment pour venir, en fonction du calendrier des autorités tunisiennes et de mon propre calendrier, et je crois que c’est une visite qui est tout à fait bien reçue. Elle est en retard par rapport à votre propre calendrier, pardonnez-moi, mais pas par rapport au mien.

Question : À propos du dialogue sur la démocratie avec les islamistes.

Réponse : Le colloque auquel vous faites allusion a été un moment très fort parce qu’il nous a permis de réfléchir, tout au long d’une journée, à la signification de ce printemps arabe. Nous avons entendu des acteurs qui venaient du Sud, des Libyens, des Syriens, des Égyptiens, des Tunisiens, des Libanais, et j’en oublie sans doute. L’échange a été très fructueux.

Sur cette question de l’islamisme, je crois être clair. Qu’est-ce que c’est que l’islamisme ? S’il s’agit de mouvements politiques qui se réfèrent à l’islam, il n’y a rien de choquant à cela. Il y a eu en Europe des mouvements politiques qui se sont référés à la religion chrétienne, tous les mouvements démocrates chrétiens.

Au-delà, je constate que ces mouvements islamiques sont eux aussi traversés par des courants très différents. Il y a chez eux des extrémistes, comme partout, et je pense qu’il n’y a pas grand-chose à faire avec des extrémistes. Et puis, il y a au contraire des courants plus modérés, plus ouverts et qui, surtout, sont clairs sur le refus absolu de la violence et du terrorisme et sur l’acceptation des principes démocratiques et républicains. Eh bien avec ceux-là, il faut parler, bien entendu. Ce sont des interlocuteurs tout à fait légitimes et c’est ce que j’ai eu l’occasion de dire, samedi dernier à Paris.

Question : Est-ce que vous avez parlé avec vos interlocuteurs de la question de l’immigration ?

Réponse : Oui, nous avons longuement parlé de cette question, à la fois avec le Premier ministre et le président de la République. Je crois qu’il faut la dépassionner. Il faut que chacun soit attentif aux préoccupations de l’autre. Nous comprenons les problèmes de la Tunisie et de beaucoup d’autres pays du Sud : cette immense jeunesse qui, parfois, n’a pas de travail et qui a envie d’aller travailler au nord de la Méditerranée. Il faut que vous compreniez nos propres difficultés : nous avons un taux de chômage élevé et nous n’avons pas toujours la capacité d’accueil de cette jeunesse du Sud.

Alors qu’est-ce que nous nous sommes dits ? Nous nous sommes dits que sur l’objectif à long terme, nous sommes d’accord. Quel est-il ? C’est de réduire les inégalités de développement entre le nord et le sud de la Méditerranée. C’est de permettre à la jeunesse tunisienne, comme aux autres jeunesses, de faire ce qu’elle a vraisemblablement envie de faire, c’est-à-dire de travailler au pays, de trouver du boulot ici, dans un cadre de liberté démocratique et de qualité de vie. C’est pour cela qu’il faut relancer l’Union pour la Méditerranée, donner à la Tunisie un statut avancé vis-à-vis de l’Union européenne, utiliser l’instrument de partenariat et de voisinage de l’UE. Bref, avoir une stratégie de développement à long terme.

Et puis, il y a le court terme. Le court terme, c’est la crise humanitaire qui est due en grande partie à ce qui se passe en Libye. Il y a eu 450.000 à 500.000 personnes qui ont franchi la frontière. Vous savez que la France, avec d’autres, a organisé un véritable pont aérien et maritime pour ramener une grande partie de ces populations en Égypte, dont elles étaient originaires. Il y en a certaines qui sont parties en Italie et là, il y a un problème que nous sommes en train de gérer avec nos amis italiens et aussi avec les autorités tunisiennes.

Deuxième point d’accord : l’immigration illégale. L’immigration illégale est une calamité. Calamité pour le pays d’accueil, calamité pour le pays de départ, calamité pour les personnes concernées parce qu’il s’agit d’une traite, d’une forme d’esclavagisme. Donc, il faut lutter contre l’immigration illégale. Nous sommes d’accord là-dessus et nous sommes prêts à aider nos amis tunisiens à renforcer les contrôles aux frontières, comme ceci a été décidé il y a quelques jours.

Et puis il y a l’immigration légale et je crois qu’il faut qu’on en discute. Pour ce qui me concerne, je pense qu’il y a des formes d’immigration légale qui ne doivent pas être réduites. La circulation des étudiants, en particulier, me semble une opération gagnant/gagnant, pour reprendre un vocabulaire à la mode. Accueillir des étudiants tunisiens en France, c’est bon pour leur formation, et donc pour la Tunisie, et c’est bon pour la France aussi parce que les Tunisiens qui passent un an en France, sauf cas exceptionnel, reviennent amis de la France.

Alors on va essayer de développer tout cela. Je le répète, en parlant pour trouver des solutions et non pas en s’invectivant. Je suis persuadé qu’on peut y arriver et M. Guéant est tout à fait disponible pour en parler aussi.


Échange avec la presse écrite

Je ne pensais pas qu’il y avait autant de journalistes en Tunisie. J’en ai vu des dizaines depuis ce matin et je m’en réjouis. Je ne dispose que d’un quart d’heure parce que je dois rencontrer la communauté française avant d’aller à la télévision tunisienne. Et ce soir, nous allons rencontrer des blogueurs tunisiens. Allez, on commence.

Question : Mahmoud Abbas était là hier et ce matin. Il se rend à Paris. J’ai vu des déclarations sur la reconnaissance de l’État palestinien, en concertation avec l’Union européenne. Pourquoi n’y a-t-il pas de reconnaissance unilatérale de la part de la France, puisque vous l’avez fait avec le CNT libyen ?

Réponse : Non, nous n’avons pas reconnu un État libyen. Je vous demande de ne pas tout confondre. Nous avons reconnu un interlocuteur politique, qui est le Conseil national de transition, ce n’est pas la même chose.

Pour en revenir à la Palestine, Mahmoud Abbas sera demain à Paris. J’ai l’intention de participer à l’entretien que lui accordera le président de la République et je crois que là-dessus la France a une position très claire. Depuis toujours, nous répétons qu’Israël doit pouvoir bénéficier d’une sécurité sur un territoire qui soit respecté par tous ses voisins et ceci n’est pas en débat. Nous pensons aussi que les Palestiniens doivent aujourd’hui se doter d’un État.

Deuxième élément : le statu quo au Proche-Orient, compte tenu de tout ce qui se passe, notamment dans le monde arabe, n’est plus tenable et nous l’avons dit de façon très claire aux autorités israéliennes comme nous le dirons aux autorités palestiniennes : il faut bouger, il faut faire bouger.

Avec nos partenaires européens, nous prendrons, je le pense, une initiative permettant de préparer ce qui doit se passer au mois de septembre/octobre à l’assemblée générale des Nations unies, c’est-à-dire la question de la reconnaissance de l’État palestinien.
Pour l’instant, je n’en dis pas plus parce que nous y travaillons, précisément, en relation avec nos partenaires.

Question : Monsieur le ministre, est-ce que vous avez rencontré les leaders de partis politiques tunisiens et si oui, lesquels ?

Réponse : Alors là, j’ai un petit problème parce que d’après l’état de mon information, il y a 51 partis politiques en Tunisie. À raison de dix par jour, il aurait fallu que je reste une bonne semaine. Donc, je n’ai pas rencontré de responsables des formations politiques. J’ai rencontré les autorités : le président de la République, le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères. Ce soir, je vous l’ai dit, je rencontrerai un petit groupe de blogueurs qui n’ont pas de représentativité particulière mais qui ont utilisé ces médias modernes pour jouer un si grand rôle dans le mouvement du printemps arabe.

De toutes façons, nous avons ici un ambassadeur et les consignes qui ont été données à nos ambassadeurs, c’est d’être en contact avec la réalité du pays dans lesquels ils se trouvent et donc de rencontrer la majorité, l’opposition, les différentes sensibilités qui compteront dans les prochaines élections.

Question : Un véritable tollé s’est levé entre la France et l’Italie suite à l’immigration de 25.000 Tunisiens. Ne considérez-vous pas qu’il est temps de réviser la politique d’immigration dans le sens d’un mouvement entre le Sud et le Nord de la Méditerranée ?

Réponse : J’ai répondu sur ce point tout à l’heure et j’ai dit quelle était notre vision des choses. Quand vous parlez de tollé entre la France et l’Italie, il y a eu un peu d’échauffement, ça, c’est clair. Mais depuis, M. Guéant est allé en Italie et nous aurons le 26 avril un sommet Sarkozy / Berlusconi, avec la participation des ministres des Affaires étrangères, des ministres de l’Intérieur et des ministres de l’Économie. L’Italie est un grand pays ami et nous trouverons des solutions.

Je vous fais remarquer que les décisions qu’a pris la France, en conformité avec les règles de Schengen, ont été approuvées par la Commission européenne, il y a encore 24 heures.

Question : Vous avez réaffirmé mardi, devant l’Association de la presse diplomatique française la nécessité d’ouvrir un dialogue avec les islamistes qui vont dans la voie de la démocratie. Comment expliquer ce changement de cap de la part des autorités françaises ?

Réponse : Qu’est-ce qui a changé ? C’est la diplomatie française ou c’est le monde ? C’est le monde qui change. Il y a six mois, on ne parlait pas de printemps arabe et nous étions, c’est vrai, dans une vision des mouvements islamistes qui était assez caricaturale. Les régimes en place nous disaient : nous sommes les meilleurs remparts contre le radicalisme islamiste. Mais le monde a changé et il est normal que la diplomatie française évolue avec le monde qui change et que nous soyons aujourd’hui disponibles pour parler avec ces nouveaux acteurs, dès lors, je le rappelle, que leur attitude est claire sur le refus de la violence et sur l’adhésion aux valeurs démocratiques, comme nous l’avons dit au cours du colloque sur le Printemps arabe.

Vous savez, on parle du monde arabe mais c’est aussi ce que nous faisons en Afghanistan où nous avons dit : nous sommes prêts à parler avec les talibans s’ils renoncent à la violence et s’ils acceptent la constitution afghane qui est fondée sur les principes de droits de l’homme.

C’est à la fois un changement, c’est vrai, pour accompagner les changements du monde, mais en même temps une constante de la politique française.

Question : La France a annoncé ce soir l’envoi d’officiers de liaison en Libye. Quel sera le rôle de ces officiers et quels sont vos objectifs, jusque là, en Libye ?

Réponse : Nos objectifs, pour la Libye, sont très simples, c’est de faire en sorte que l’agression du régime de Kadhafi contre sa propre population cesse. Nous avons réussi sur Benghazi. Si nous n’avions pas fait ce que nous avons fait, il y aurait eu vraisemblablement des milliers de morts. Kadhafi avait annoncé ses intentions : il voulait prendre la ville et se venger en massacrant ceux qui s’étaient opposés à lui. Nous avons évité cela et c’est à mettre au crédit de la résolution 1973 et de l’action des commissions.

Il faut que nous poursuivions cette action pour protéger en particulier la population de Misrata, comme je l’ai dit tout à l’heure, qui fait aujourd’hui l’objet d’une véritable agression avec des bombardements, avec des armes lourdes. Donc, nous pressons l’OTAN de se donner les moyens de faire cesser cette agression sur Misrata. Il faut donc poursuivre la pression militaire pour faire reculer le régime de Kadhafi. Cela, c’est le premier objectif.

Le deuxième objectif, c’est de faciliter un processus politique de dialogue national qui permette de mettre autour de la table tous les acteurs de la Libye nouvelle : le Conseil national de transition, qui est un interlocuteur représentatif et important, éventuellement d’autres acteurs – on parle des autorités tribales - et puis ceux de Tripoli qui auront compris qu’il n’y a pas d’avenir avec Kadhafi.

Nous en sommes là. C’est ce à quoi nous travaillons. Nous en avons parlé à Doha dans le cadre du groupe de contact et nous allons en reparler à Rome, dans quelques jours, toujours dans le cadre du groupe de contact. Nous avons demandé à tout le monde de nous aider, l’Union africaine, la Ligue arabe, les Nations unies et nous avons pensé que le représentant spécial du secrétaire général, M. Al-Khatib était l’homme idoine pour coordonner toutes ces actions. Voilà ce que nous faisons en Libye et je crois qu’il y a une politique claire, même si elle est difficile et même s’il faudra sans doute un peu de temps pour qu’elle aboutisse.

Sur l’envoi des conseillers militaires français, nous sommes exactement dans le cadre de la résolution 1973. Il n’y a pas de troupes de combat, ni de troupes d’occupation au sol, en Libye, chez nous en tout cas. Il y a quelques conseillers militaires qui sont là pour aider le Conseil national de transition à s’organiser et à former un dispositif militaire efficace. Ils jouent donc un rôle de conseil et de formation.

Question : Combien sont-ils ?

Réponse : Je n’ai pas le nombre exact mais c’est de l’ordre de la dizaine.

Question : Trois mois après la révolution tunisienne, quel avenir pour les relations entre la Tunisie et la France, sur ce nouveau chemin vers la démocratie.
Deuxième question, vous avez déclaré que le monde avait sous-estimé les forces de Kadhafi. Est-ce que ceci pourrait mettre en déséquilibre l’opposition militaire contre le régime de Kadhafi ?

Réponse : Je ne suis pas sûr que ce soit moi qui ai dit qu’on avait sous-estimé les forces de Kadhafi. J’ai peut-être dit que c’était difficile sur le terrain. Je vous ai répondu sur ce point et je vous ai dit quelle était notre stratégie : accentuer la pression militaire, permettre au CNT et aux forces libyennes de faire leur combat, parce que c’est leur combat, ce n’est pas le nôtre. Nous sommes là simplement pour protéger les populations civiles et aider le CNT à s’organiser. Et puis développer parallèlement la recherche d’une solution politique.

Sur la première question, l’avenir des relations franco-tunisiennes est excellent. Je n’avais pas beaucoup de doutes avant d’arriver et je n’ai aucun doute après les entretiens que j’ai eus. Mais, comme souvent, c’est le commentaire qui compte plus que la réalité, on a parlé de tensions... Il y a les questions d’immigration sur lesquelles je crois qu’on peut dialoguer de façon dépassionnée. Et puis il y a l’aspect politique des choses et, de ce point de vue, il n’y a aucune espèce d’ambiguïté.

Nous sommes très proches les uns des autres ; nous avons des liens étroits, solides, Des deux côtés, du côté tunisien comme du côté français, on souhaite garder ces liens et les renforcer. Nous soutenons le processus qui est en cours ; nous souhaitons qu’il réussisse ; nous sommes prêts à aider sur le plan économique, notamment, mais aussi sur le plan culturel et sur le plan politique. Alors là, il n’y a aucune espèce de nuages dans le ciel tunisien. Vous avez d’ailleurs remarqué que quand je suis arrivé, ce matin, c’était nuageux et ce soir, c’est entièrement dégagé.

Question : Monsieur le ministre, est-ce que la France a une vision claire de l’après Kadhafi en Libye ?

Réponse : La vision oui, nous l’avons depuis un moment. C’est une Libye libre et démocratique.

Question : C’est un peu vague, non ?

Réponse : Non, c’est très précis. On pourrait avoir une vision d’une Libye continuant dans un régime dictatorial et policier. Notre vision, c’est que les Libyens eux-mêmes bâtissent le pays dont ils ont envie, c’est-à-dire un pays de liberté et de démocratie. Cela, c’est l’objectif et c’est la vision.

C’est un pays aussi qui a les moyens, un pays qui est riche et qui peut avoir un développement économique tout à fait brillant et donner à sa population la liberté, mais aussi le progrès. La question, c’est de savoir comment y arriver, bien entendu. Mais l’objectif, il est clair.

D’abord, Kadhafi doit partir. Cela, ce n’est pas par la résolution 1973 - ce n’était pas son objectif - mais c’est dans l’attitude politique d’un peu tout le monde, de la Ligue arabe, du secrétaire général des Nations unies qui a fait une déclaration très claire dans ce sens, du groupe de contact, de l’Union européenne, de l’OTAN. Quant on tire au canon sur son peuple, on a plus d’avenir politique. Et ma conviction personnelle, c’est que cela prendra x temps mais Kadhafi est démonétisé, délégitimé.
Cela, c’était l’objet et pour y arriver, je vous l’ai dit, il faut à agir sur le plan militaire parce qu’il ne partira pas de façon spontanée. Il faut donc lui mettre la pression. Il faut appliquer aussi les sanctions qui ont été prévues par la résolution 1973, y compris les sanctions sur ses avoirs personnels. Et puis, simultanément, faire émerger une solution politique dans l’esprit que j’ai indiqué tout à l’heure.

Question : Il y a quelques mois, l’Europe courtisait le régime de Kadhafi. Maintenant, les observateurs pensent que l’OTAN fait davantage pour aider les insurgés libyens que pour protéger les civils comme le prévoit la résolution de l’ONU.

Réponse : Est-ce que je peux vous retourner une question ? Vous me dîtes : il y a trois mois, on courtisait Kadhafi, aujourd’hui on le combat. Il ne s’est rien passé entre les deux ? Entre les deux, il s’est passé quelque chose, c’est que le peuple libyen s’est révolté et que Kadhafi a tiré au canon dessus. Voilà ce qui a changé et c’est pour cela qu’il y a eu la résolution 1973 et que nous avons dit : stop ! On ne laissera pas faire ça.

Et je dois vous dire que nous en sommes fiers. J’étais au conseil de sécurité le jour où la résolution a été votée et dans mon discours, avant même le vote, je disais : c’est une question de jour, c’est une question d’heure. Les colonnes de l’armée de Kadhafi arrivaient sur Benghazi. Voilà pourquoi nous avons agi.

Je ne reviens pas sur le fait que nous ayons courtisé Kadhafi. Kadhafi a été mis au ban de la communauté internationale tant que sa position sur les attentats, etc. n’a pas été clarifiée. Ensuite, il a voulu se réintégrer dans la communauté internationale et tout le monde l’a accueilli. Il n’y a pas que la France qui l’a accueilli. Si on fait la liste de tous ceux qui sont allés le voir à Tripoli, elle est longue. Et puis après, il y a eu ce gros basculement qui fait qu’aujourd’hui il est délégitimé.

Quant à dire que nous sortons de notre mandat des Nations unies, non ! Je suis en désaccord avec vous. Nous sommes dans ce mandat, nous essayons de faire en sorte que les populations civiles ne soient pas atteintes. Voyez l’exemple de Misrata : ce sont des populations civiles qui sont bombardées aujourd’hui. C’est cela que nous essayons d’arrêter. En revanche, pour les combats au sol, c’est l’affaire des Libyens eux-mêmes et notamment du Conseil national de transition.

Question : Les résolutions de l’ONU sont claires et nettes, concernant le conflit israélo-palestinien, notamment celle de 1948 prévoyant la création de deux États, l’État palestinien et l’État d’Israël. Pourquoi la France, l’Union européenne, les États-Unis, le Quartet et les Nations unies ne s’engagent-ils pas de façon concrète à faire respecter ces résolutions pour contraindre Israël au respect de la légalité internationale ?

Réponse : Je vous remercie de votre question, Monsieur, mais vous connaissez parfaitement la réponse. La France a une position très claire : nous demandons l’application de ces résolutions et nous souhaitons qu’il y ait la reconnaissance de deux États, un État israélien qui existe, u État palestinien qui doit exister.

Notre position est tout à fait claire. Pourquoi on n’y arrive pas ? C’est parce qu’au Conseil de sécurité, il y a un État qui s’y oppose. Ce sont les États-Unis aujourd’hui. C’est une raison très claire et nous allons essayer, dans les mois qui viennent et dans la perspective de l’Assemblée générale de l’ONU, aux mois de septembre / octobre prochains, de faire en sorte que les choses bougent.

Je l’ai dit moi-même au ministre des Affaires étrangères israélien, le statu quo n’est pas tenable parce que ce conflit pourrit la situation dans l’ensemble de la zone arabe. Nous l’avons bien vu, d’ailleurs, avec les obstacles au développement de l’Union pour la Méditerranée. Donc, il faut bouger pour faire appliquer les résolutions, il faut bouger en précisant les paramètres de la négociation. L’Europe a essayé de pousser en ce sens. Vous savez que son influence n’est pas nulle mais qu’elle n’est pas prépondérante.

Question : Sur l’Union pour la Méditerranée.

Réponse : Je voudrais d’abord rappeler ce que c’est que l’Union pour la Méditerranée. L’Union pour la Méditerranée, c’est une intuition, prémonitoire, du président de la République française qui consiste à dire : nous avons une communauté de destin, Nord et Sud de la Méditerranée. C’est notre mer commune et si nous n’arrivons pas à réduire les inégalités de développement entre le Nord et le Sud, à créer une zone de prospérité commune, nous en pâtirons tous, le Nord comme le Sud. Il faut donc faire ce travail de rééquilibrage Nord/Sud. Cette idée, elle est plus valable, plus prémonitoire que jamais.

La deuxième idée, c’était qu’il fallait faire cela dans un équilibre, dans une égalité Nord/Sud. Ce n’est pas l’Europe qui vient à la rescousse du Sud avec un programme tout fait et en expliquant au Sud ce qu’il doit faire. Non, c’est à égalité avec une co-présidence du Nord et du Sud, dans un respect mutuel. C’était la deuxième intuition de l’Union pour la Méditerranée.

La troisième intuition, c’était qu’au delà des grands discours, il faut des projets concrets. Il faut pousser des projets concrets : un plan solaire, pour améliorer la situation énergétique du Sud – comme du Nord, d’ailleurs -, dépollution de la Méditerranée, une initiative en matière de financement des investissements, un Office méditerranéen de la jeunesse, enfin des priorités qui me semblent plus urgentes que jamais.

Cela a démarré et cela s’est bloqué pourquoi ? À cause du conflit israélo-palestinien, je l’ai dit, et puis à cause des changements qui se sont produits au Sud. Après ces changements, nous avons dit : il faut relancer l’Union pour la Méditerranée. Comment ? D’abord en adoptant un nouveau secrétaire général qui va pouvoir faire fonctionner l’institution et ensuite en relançant les projets concrets et c’est ce à quoi nous travaillons avec nos partenaires européens et avec nos partenaire du Sud.

Voilà, je vous remercie.

Dernière modification : 10/01/2012

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