Alain Juppé en conférence de presse à Tunis

CONFÉRENCE DE PRESSE DE M. ALAIN JUPPÉ
MINISTRE D’ÉTAT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET EUROPÉENNES

Sidi Bou Saïd, le 6 janvier 2012

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Mesdames et Messieurs, je suis très heureux de vous rencontrer et très surpris de vous voir aussi nombreux, - c’est une agréable surprise – dans cette pièce et dans ce palais qui sont dédiés essentiellement à la musique. Mais je ne vous jouerai d’aucun instrument de musique car j’en serais tout à fait incapable. Je préfère écouter !

Je ne vais pas revenir sur la journée d’hier passée à Tunis, ni sur les rencontres que j’ai pu avoir avec toutes les autorités tunisiennes, le président de la République, le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères, bien sûr, et le président de l’Assemblée constituante. J’ai eu l’occasion, au cours de ces entretiens, de renouveler la confiance de la France dans la Tunisie et dans le processus de transition démocratique actuellement en cours. Confiance mais aussi soutien qui se manifeste sur tous les plans : sur le plan politique, sur le plan économique et sur le plan culturel. Si vous voulez, je répondrai à vos différentes questions sur les sujets que nous avons évoqués.

Ce matin j’ai souhaité avoir un contact, certes rapide mais je crois très fructueux avec les différents aspects de la société tunisienne, de sa société civile, de sa vie de travail. J’ai commencé par la visite d’une entreprise tunisienne à capitaux français, Cahors, qui donne, je crois un bon exemple de ce que peut être un investissement mutuellement intéressant pour la France et la Tunisie, puisque cette entreprise qui fabrique des coffrets de compteur électrique pour les grandes entreprises tunisiennes, en s’installant ici, crée des emplois en Tunisie – une cinquantaine, si je me souviens bien – mais elle crée aussi des emplois en France puisqu’elle importe une partie de ses matières premières de France. C’est donc là une opération mutuellement avantageuse. Investir en Tunisie, ce n’est pas forcément délocaliser des établissements industriels venus de France mais au contraire rechercher une complémentarité.

J’ai tenu ensuite à avoir des contacts avec le tissu associatif tunisien dont je constate qu’il est très riche et qu’il se développe très vite depuis plusieurs mois. Je pense en effet que la démocratie, ce sont d’abord des élections libres et transparentes mais c’est aussi une culture qui s’acquiert grâce au développement du réseau associatif.

L’association "Amal", qui m’a accueilli dans ses locaux aide les mères célibataires. C’est un beau combat et j’ai pu rencontrer à cette occasion d’autres associations. Vous le savez sans doute, l’ambassade de France a organisé l’année dernière un forum consacré au tissu associatif et à la société civile. Cela a été un grand succès et nous allons poursuivre cette année avec un nouveau forum, au mois de mars je crois, qui nous permettra de réunir des associations tunisiennes mais aussi de les mettre en contact avec les associations françaises.

La troisième étape de cette matinée a été consacrée à l’histoire longue, si je puis dire. Carthage est un site que je connaissais déjà mais j’ai été très impressionné par l’homme de Byrsa qui a été reconstitué à la suite de la découverte archéologique que vous connaissez.

Puis je suis venu ici, à Sidi Bou Saïd, d’abord parce c’est un lieu magnifique qui mérite toujours la visite. Aussi, cela a été pour moi l’occasion de réaffirmer la confiance de la France dans les possibilités touristiques de la Tunisie. Je sais que le tourisme est un des piliers de l’économie tunisienne. Il a souffert, depuis un an, pour des raisons évidentes mais je pense qu’aujourd’hui, toutes les conditions de son redémarrage sont réunies. J’ai rencontré quelques touristes français et j’espère que la prochaine saison estivale permettra le redémarrage du tourisme.

Des mesures conjoncturelles sont nécessaires pour relancer cette activité touristique mais aussi, j’en ai parlé hier avec les responsables tunisiens, des réformes structurelles. La France est prête à coopérer avec les responsables tunisiens pour développer de nouveaux produits qui correspondent mieux à l’attente des touristes qui s’intéressent à cette région.

Voilà donc relatées, aussi précisément que possible, les activités de la matinée. Je voudrais aussi insister sur la dimension artistique et culturelle de ces quelques instants passés ici, à Sidi Bou Saïd, d’abord dans une galerie d’art contemporain et puis ici, dans ce magnifique palais transformé en musée. Je crois que pour bien comprendre les évolutions d’une société, il faut connaître son activité artistique qui est très souvent à l’avant-garde de ces évolutions et je crois que l’art contemporain peut être aussi un signal intéressant.

Je repars dans quelques instants vers la France avec confiance dans l’avenir de la Tunisie. Je ne sous-estime pas les défis considérables que la Tunisie, ses autorités, son peuple vont avoir à relever dans les mois qui viennent. Principalement les défis économiques et sociaux, bien sûr. Mais je pense qu’il y a suffisamment d’énergie, dans cette société, pour relever ces défis. J’ai été très impressionné, en particulier, par la place qu’occupent les femmes dans la société tunisienne et dans la vie associative tunisienne, au sein de ce processus de démocratisation de la Tunisie. Je souhaite donc la meilleure chance possible au peuple tunisien qui est pour la France, vous le savez, un peuple ami.

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Alain Juppé en conférence de presse à Tunis, le 6 janvier 2012.

Question : On voit en France une montée de l’extrême droite. Est-ce que vous avez évoqué avec les responsables tunisiens un plan d’action pour réduire le malentendu et la confusion autour de l’islam ?

Réponse : La montée de l’extrémisme que vous soulignez n’est pas un phénomène propre à la France. On la retrouve dans beaucoup d’autres pays européens, peut-être aussi dans des pays extra-européens. Je pense à l’Amérique du Nord. Aucun grand pays démocratique n’est à l’abri de cette tendance qui traduit la peur face aux transformations du monde.

Nous vivons dans un monde nouveau et la nouveauté fait peur, d’où ces réactions de repli et de méfiance vis-à-vis de l’autre. Il faut combattre cette tendance dans nos sociétés respectives et la seule façon de les combattre, c’est l’éducation, c’est la pédagogie, c’est l’explication des réalités du monde dans lequel nous sommes. Ce travail d’explication et de pédagogie, nous devons le faire ensemble, dans un dialogue entre les cultures, entre les civilisations, entre les religions peut-être.

Je ne peux pas en effet accepter l’idée qu’il y aurait une sorte de contradiction de fond entre islam et démocratie. L’islam est une religion diverse, avec des sensibilités diverses. Il y a des extrémistes, comme dans d’autres religions. Je n’en citerai pas quelques unes mais on les voit à l’œuvre aujourd’hui même. Et puis il y a des interlocuteurs qui partagent pour l’essentiel nos valeurs démocratiques. On les appelle souvent "modérés". Je ne sais pas si ce mot convient mais c’est, je crois, avec eux qu’il faut continuer le dialogue et l’explication comme je l’ai fait.

Je vous rappelle que l’une des premières initiatives que j’ai prises quand j’ai été nommé à nouveau ministre des Affaires étrangères a été d’organiser un colloque à l’Institut du monde arabe, précisément pour favoriser le dialogue entre un certain nombre de responsables français, de représentants de la société civile française et des responsables venus d’Égypte, de Libye, de Syrie et de Tunisie, bien entendu. Cela a même été mon premier contact avec les responsables d’En-Nahdha et vous voyez que nous allons continuer dans cette voie.

Question : Je voudrais savoir quel accueil vous avez reçu au cours de cette visite et ne pensez-vous pas que la France pourrait perdre du terrain par rapport aux nouvelles alliances qui sont en train de naître entre la Tunisie et des pays arabes ?

Réponse : En ce qui concerne l’accueil, je n’ai qu’une expression : exceptionnellement chaleureux. On m’avait dit : vous allez voir, peut-être que les Tunisiens vont vous faire la gueule, etc. Eh bien pas du tout. J’ai été à tous les niveaux reçu avec énormément de sympathie et surtout de volonté de coopération. Partout, on m’a dit : la France est aujourd’hui l’un des premiers, peut-être le premier partenaire économique de la Tunisie et nous avons l’intention de continuer dans cette voie. C’est aussi notre intention à nous, Français. Donc, de ce point de vue là, je crois qu’il n’y a aucune espèce d’ambiguïté.

Pour le reste, nous n’avons pas vocation au monopole. Nous sommes dans un monde de concurrence, nous ne sommes pas les seuls, il y en a d’autres qui s’intéressent à la Tunisie et la Tunisie s’intéresse légitimement à d’autres partenaires. C’est tout à fait normal et il nous appartient simplement de mériter notre première place et de faire en sorte que nous soyons aussi bons, sinon meilleurs que les autres.

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Question : sur l’avenir des relations bilatérales, l’accueil des étudiants tunisiens en France et l’investissement français en Tunisie.

Réponse : Cela fait combien de questions, cela ? Je vous ai dit comment les choses s’étaient passées, avec une volonté partagée par la partie tunisienne et par la partie française d’aller de l’avant dans une coopération extrêmement étroite pour des raisons historiques, pour des raisons géographiques, pour des raisons culturelles, pour des raisons linguistiques. Bref, nous avons de multiples raisons de travailler ensemble et ceci ne fait pas débat aujourd’hui entre nous.

S’agissant des étudiants, je voudrais rappeler que la France est, si je me souviens bien, le troisième pays d’accueil au monde pour les étudiants étrangers. Donc, cette idée que la France est un pays fermé ne correspond pas à la réalité. Il y a de très nombreux étudiants tunisiens en France - je crois que c’est 15.000 - et l’Ambassadeur me faisait même remarquer qu’ils sont parmi les plus performants des étudiants étrangers en France et qu’ils réussissent très bien dans les concours les plus difficiles. Vous voyez donc que la France est heureuse de les accueillir.

Il y a eu cette circulaire du ministère de l’Intérieur que vous évoquez, qui était sans doute rédigée de manière non appropriée et elle a été modifiée de façon à permettre à ceux des étudiants qui souhaitent prolonger leur séjour en France par un emploi de le faire dans des conditions qui ont été clarifiées. Je crois que de ce côté-là aussi les malentendus sont dissipés.

Concernant l’investissement étranger, nous sommes le premier investisseur en Tunisie et nous allons, je l’espère, continuer. Nous incitons nos entreprises à venir. Il y a 1200 ou 1300 entreprises françaises qui sont installées ici, des grandes, des petites et des moyennes. Je pense que les petites et les moyennes sont très importantes parce que ce sont elles qui sont les plus créatrices d’emplois. Il faut les inciter à venir ici, ce qui suppose un environnement juridique, économique et social stable. Les entreprises qui s’installent ont besoin de cela.

Nous avons évoqué quelques cas de mouvements sociaux, à l’heure actuelle où une médiation des autorités tunisiennes permettrait sans doute de régler les problèmes et de stabiliser nos entreprises. On me faisait remarquer aussi qu’il y a très très peu d’entreprises françaises qui sont parties après les événements de la Révolution et la plupart souhaitent continuer. Je l’ai vu ce matin encore en visitant l’entreprise Cahors.

Les touristes, j’en ai parlé dans mon propos. J’ai fait du tourisme ce matin et je suis un exemple, je crois, de touriste français. Les Français en général aiment la Tunisie ; ils en connaissent les beautés naturelles, patrimoniales et je suis convaincu qu’après cette période d’inquiétude qui est bien compréhensible, le tourisme redémarrera. En tous cas, nous incitons nos concitoyens à reprendre la direction de la Tunisie.

Question : Qu’avez-vous à dire aux Tunisiens pour le premier anniversaire du 14 janvier 2011 ? Et quand vous parlez de la confiance de la France dans la Tunisie, il y a beaucoup d’entreprises françaises qui ont quitté la Tunisie.

Réponse : Je disais tout à l’heure le contraire. Je parle sur la foi de ce que me disait l’Ambassadeur qui doit être bien informé. Sans cela, il ne serait plus ambassadeur. Il me dit qu’il y a peu d’entreprises françaises qui sont parties. Il y en a quelques unes, bien sûr, mais il y en a peu et nous souhaitons que les conditions soient réunies pour que celles qui sont là restent et que d’autres viennent.

À l’occasion de l’anniversaire de la Révolution, le message est clair : c’est un message de confiance. Nous sommes heureux de voir que des valeurs qui nous sont chères – la démocratie, l’État de droit, les libertés publiques et les libertés privées, le respect des minorités, le respect de la femme, de la dignité de la femme et de la place de la femme dans la société sont des valeurs partagées.

Voyez, hier, j’ai rencontré des responsables du parti En-Nahdha qui pèse le plus lourd dans la coalition. Nous avons eu cette conversation et sur ces principes là, nous nous sommes retrouvés.

Question : Le député français Bernard Debré a adressé le 2 janvier une lettre ouverte au président Marzouki en lui reprochant d’avoir évoqué le colonialisme. Quelle est la position officielle française ?

Réponse : Je ne commente pas les propos d’un parlementaire français. Les parlementaires sont libres, ils n’engagent pas le gouvernement français.

Quant au colonialisme, si l’on pouvait sortir du passé pour entrer dans le présent, ou même dans l’avenir, ce serait bien ! Ne vivons pas au XXème siècle, essayons de nous projeter sur le XXIème siècle. Je crois que c’est cela qui intéresse la jeunesse tunisienne plutôt que de ressasser les vieux souvenirs.

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Question : Ismaïl Haniyeh se trouve actuellement en Tunisie. Quelle est votre position sur la situation au Proche-Orient et sur la crise en Syrie ?

Réponse : Ce sont des questions qui mériteraient beaucoup de temps. Très brièvement, sur la situation entre Israël et la Palestine, vous connaissez la position française : il n’y a pas d’autre solution que d’aller vers deux États pour deux peuples et la seule façon d’y parvenir c’est de reprendre des négociations directes entre Israéliens et Palestiniens. Nous allons continuer à agir dans cette direction. Il y a en ce moment même des contacts en Jordanie, à Amman, et j’espère qu’ils permettront d’avancer.

En ce qui concerne la Syrie, cela fait des mois et des mois que la France a condamné la répression exercée par le régime qui est une des plus brutales, des plus sanglantes, des plus barbares qui se soient déchaînées au cours des dernières années : plus de 5.000 morts, des tortures, des prisonniers en très grand nombre, des blessés aussi.

Nous n’avons pas pu jusqu’à présent obtenir que le Conseil de sécurité condamne cette répression parce que, malheureusement, certains membres permanents opposent leur véto à une telle résolution.

Nous soutenons aujourd’hui l’initiative de la Ligue arabe qui a envoyé sur le terrain des observateurs avec des objectifs précis : l’arrêt des combats, le retour de l’armée syrienne dans ses casernes, l’accès libre des médias internationaux à la Syrie pour qu’ils puissent rendre compte de ce qu’il s’y passe. Nous constatons qu’aujourd’hui, la mission d’observation n’est pas en mesure de faire ce travail. Je crois que l’objectif de la Ligue arabe est de se donner les moyens d’y parvenir, de renforcer cette mission et nous allons soutenir ce renforcement pour que cette répression puisse s’arrêter le plus vite possible.

Voilà, je vous remercie beaucoup.

Dernière modification : 18/01/2012

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