Alain Juppé s’adresse à la communauté française de Tunisie

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Alain Juppé à la résidence de France de La Marsa.

Le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé a effectué une visite en Tunisie les 20 et 21 avril 2011. Il a rencontré les représentants de la communauté française au cours d’une réception organisée à la résidence de France, à la Marsa.

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ALLOCUTION DE M. ALAIN JUPPÉ
MINISTRE D’ÉTAT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET EUROPÉENNES
DEVANT LA COMMUNAUTÉ FRANÇAISE DE TUNISIE

Résidence de France, La Marsa, le 20 avril 2011

Monsieur l’Ambassadeur,
Mesdames, Messieurs,
mes chers compatriotes,

Je voudrais d’abord vous remercier, monsieur l’Ambassadeur, ainsi que l’ensemble de vos collaborateurs, pour l’accueil que vous m’avez réservé depuis mon arrivée et pour la parfaite organisation de ma visite. C’est pour moi un grand plaisir de me retrouver parmi vous aujourd’hui, à l’heure où la Tunisie, et plus largement l’ensemble du monde arabe, traversent une période de bouleversements sans précédent. À travers cette visite, je suis venu porter un triple message, que j’ai adressé tout au long de la journée aux autorités tunisiennes que j’ai rencontrées, au Premier ministre, au ministre des Affaires étrangères et, cet après-midi, au président de la République.

C’est d’abord un message de respect pour le peuple tunisien. En exprimant avec beaucoup de maturité son aspiration à la dignité, à la démocratie, à l’État de droit, il a fait preuve et œuvre de pionnier. Il a ouvert la voie à une nouvelle renaissance, à ce qu’on a appelé un "printemps arabe" qui, de proche en proche, s’est propagé à toute la région. Il a montré qu’il n’y avait pas de fatalité autoritaire pour les peuples du sud de la Méditerranée.

C’est la raison pour laquelle je veux dire la confiance de la France dans cette transition démocratique et pacifique. Bien sûr, comme toute révolution, ce processus de changement comporte à la fois des opportunités et des risques, qui suscitent à la fois des espoirs et des inquiétudes. Mais ma conviction, c’est que l’espoir doit l’emporter sur les inquiétudes et nous devons au peuple tunisien, qui s’est levé contre l’oppression avec courage et détermination, mais aussi avec civisme et, je l’ai dit, avec esprit de responsabilité. Nous le devons à tous ceux qui, aujourd’hui comme hier, risquent leur vie au service du combat pour le respect des droits de l’homme, combat que la France mène, vous le savez, depuis toujours.

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Discours devant la communauté française de Tunisie.

Mon deuxième message est un message de solidarité envers la Tunisie. L’amitié entre nos deux peuples est le fruit d’une longue histoire commune et j’ai pu mesurer au cours des entretiens de la journée combien elle était profonde et sincère. Aujourd’hui plus que jamais, dans cette période cruciale de l’histoire tunisienne, la France est au côté des Tunisiens. Aujourd’hui plus que jamais, la Tunisie est une priorité pour la diplomatie française, je l’ai dit et je répète aux autorités transitoires de ce pays qu’elles peuvent compter sur nous pour répondre à l’appel chaque fois qu’elles se tourneront vers nous.

Nous l’avons fait dans l’urgence en déployant d’importants moyens de transport pour rapatrier vers l’Egypte des milliers de réfugiés venus de Libye. Près de 500.000 réfugiés ont traversé la frontière et la France, avec son pont aérien mais aussi avec ses bateaux, en a rapatrié plusieurs milliers.

Aujourd’hui, nous nous mobilisons pour accompagner la transition démocratique, avec trois priorités. La première, c’est de renforcer l’État de droit. C’est dans cet esprit qu’à la demande des autorités tunisiennes, nous apportons notre soutien à la modernisation de la télévision et de la radio publiques et que nous avons engagé une coopération en matière de régulation audiovisuelle. Je serai en vous quittant tout à l’heure en direct sur le journal de 20 heures de la chaîne nationale et j’aurai l’occasion de rencontrer l’ensemble des opérateurs audiovisuels publics français, Canal France international, RFI, France 24, France TV et Radio France, qui se mobilisent pour la formation des journalistes tunisiens. Les premiers pas de toute démocratie en formation, si je puis dire, c’est évidemment la liberté d’expression et la liberté des médias.

Deuxième priorité, renforcer nos liens économiques avec la Tunisie. C’est d’abord notre responsabilité si, dans six mois, dans un an, les jeunes d’ici se voient privés de perspectives, si le peuple tunisien est plongé dans la pauvreté, dans une pauvreté plus grande encore que celle qu’il connaissait jusqu’à présent. Et rien ne pourra empêcher la tentation des extrémismes. Premiers fournisseurs, premiers clients, premiers investisseurs si l’on laisse de côté le secteur des hydrocarbures, la France jouera tout son rôle pour encourager la croissance économique tunisienne.

C’est notamment pour cela que j’étais porteur de cette invitation aujourd’hui : nous allons associer la Tunisie au sommet du G8, à Deauville, pour qu’elle puisse présenter ses projets et faire part de ses difficultés aux plus grands bailleurs de fonds du monde, les huit plus grandes puissances. Enfin, pas tout à fait puisqu’il n’y a pas encore la Chine au G8.

Je voudrais saluer de ce point de vue l’action de l’Agence française de développement qui, depuis une vingtaine d’années, a investi plus d’un milliard et demi d’euros en Tunisie. Je suis à même d’annoncer qu’elle lui consacrera 350 millions sur la période 2011-2012, dont l’essentiel pourra être décaissé rapidement, parce qu’il s’agira de projets correspondants aux priorités des autorités tunisiennes, en particulier dans le domaine de la gouvernance, de la formation, de la lutte contre le chômage ou dans le secteur bancaire et financier qui méritera très certainement notre soutien.

Je souhaite également que les touristes français, qui ont été près d’un million et demi l’an dernier à se rendre en Tunisie, reprennent le chemin de Sidi Bou Saïd, de Djerba, de Tozeur, de Tabarka, de Bizerte et d’Hammamet. Je me suis promené brièvement dans la médina, malgré l’inquiétude des services de sécurité qui sont paniqués dès qu’un ministre quitte sa voiture et qui n’ont qu’une seule obsession, c’est de le refourrer dedans. Donc, j’ai quand même pu marcher un peu et j’ai eu le bonheur de rencontrer pas mal de touristes et je leur ai dit : « Faites passer le message et dîtes aux Français de venir en Tunisie ».

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Encourager l’émergence d’une Tunisie prospère, c’est notre responsabilité, mais c’est aussi notre intérêt. C’est essentiel pour que chaque Tunisien puisse trouver dans son propre pays des perspectives à la hauteur de ses ambitions et de ses aspirations, et je voudrais à ce sujet revenir brièvement sur une question qui doit être abordée sans tabou et de manière dépassionnée. C’est ce que j’ai essayé de dire au Premier ministre comme au président de la République : parlons-en sans passion, avec sérénité. J’ai en tête, bien sûr, les questions d’immigration.

Nous traitons en Tunisie plus de 90 000 demandes de visa, c’est un des chiffres les plus élevés de notre réseau consulaire. Et notre taux de refus est de l’ordre de 10% seulement, soit l’un des plus bas dans le monde. C’est dire que lorsqu’on présente la France, et l’Europe en général, comme une forteresse cadenassée, ce n’est pas conforme à la réalité. Notre volonté est forte de faciliter, autant que le permettent les règles du groupe Schengen, l’accès des Tunisiens à notre territoire et leur circulation en Europe.

L’importante communauté tunisienne en France, 500 000 personnes, en témoigne, de même que les 13 000 étudiants tunisiens que nous accueillons chaque année et qui constituent l’une des plus importantes communautés étrangères dans l’enseignement supérieur français. Et je voudrais insister sur l’importance de ces mouvements d’étudiants. Je disais tout à l’heure au président de la République que c’est typiquement le gagnant-gagnant. C’est gagnant pour la Tunisie, parce que permettre à ces jeunes cadres d’aller compléter leur formation en France, c’est un plus, bien sûr, pour le développement ultérieur du pays. Mais il faut que vous soyez conscients que c’est gagnant pour la France aussi, parce que des étudiants tunisiens qui ont passé un an ou deux ans en France, à de rarissimes exceptions près, ce sont des amis de la France pour la vie. D’ailleurs, beaucoup de ceux que j’ai rencontrés ici, au niveau des autorités, ont fait leurs études en France, qui à Paris, qui à Lyon, qui à Bordeaux, bien sûr !

C’est notre intérêt, c’est cet esprit d’ouverture également qui est au cœur de l’accord signé en 2008 pour la gestion concertée des flux migratoires et le développement solidaire que nous travaillons aujourd’hui à mettre en œuvre.

Mais, je dis aussi à nos partenaires tunisiens, qu’ils devraient prendre en compte nos propres difficultés. Nous avons un chômage élevé en France, 24% chez les jeunes. Nous avons une population active qui augmente beaucoup et, de ce point de vue là, il faut dire très clairement que nous sommes déterminés à lutter contre l’immigration illégale et clandestine, parce que c’est un fléau. C’est un fléau pour le pays d’origine, c’est un fléau pour le pays d’accueil, c’est un fléau pour les clandestins eux-mêmes qui sont réduits à une condition infra-humaine et je pense que nous pouvons sur ce sujet, comme la Tunisie vient de le faire avec l’Italie, trouver un terrain d’entente.

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Enfin, troisième priorité, renforcer les liens entre nos deux sociétés civiles. C’est tout le sens du forum qui sera organisé le 21 mai prochain à Tunis et qui réunira des représentants d’associations, d’ONG tunisiennes et françaises. C’est aussi l’objectif de l’ambitieux projet de rénovation de la médiathèque Charles-de-Gaulle, qu’on vient de me présenter, qui doit être et qui sera un lieu d’accueil, d’échanges et de rayonnement.

Ce que nous enseigne le printemps arabe, en effet, c’est que nous devons aujourd’hui revoir notre politique vis-à-vis de cette région du monde. Trop longtemps, nous avons cru bien connaître les sociétés arabes alors qu’en réalité nous en ignorions des pans entiers. Trop longtemps, nous nous sommes, consciemment ou non, limités dans nos contacts. Et cette révolution nous a pris par surprise. On nous a reproché de ne pas comprendre immédiatement, j’ai même reconnu que nous avions peut-être eu un peu de retard à l’allumage. Mais qui n’a pas été surpris ? Les Tunisiens eux-mêmes et tous les partenaires européens.

Aujourd’hui, le temps de la surprise passé, nous devons engager le dialogue avec l’ensemble des acteurs de la société civile, à condition, bien sûr, qu’ils respectent les règles du jeu démocratique et notamment le refus de la violence. Nous devons identifier les nouveaux leaders d’opinion, les nouveaux acteurs politiques qui émergent, tous ceux qui ont été à l’avant-garde de la révolution, pour échanger avec eux et apprendre à mieux les connaître.

C’est dans cet esprit que le ministère des Affaires étrangères et européennes a organisé samedi dernier, à Paris, un colloque qui a été un beau succès, consacré au printemps arabe. Nous y avons reçu de très nombreuses personnalités, connues ou pas connues, notamment tunisiennes, par exemple Mohamed Ben Salem, membre du parti Ennahdha, ou Radhia Nasraoui, avocate et militante des droits de l’homme. Et c’est aussi dans cet esprit que je dînerai ce soir avec des blogueurs acteurs de la révolution. J’espère que le repas ne sera pas virtuel !

C’est enfin la raison pour laquelle, avec notre ministre de la Culture et de la Communication, notre ambassade et l’Institut français de coopération, nous mettrons cette Tunisie nouvelle à l’honneur en France au cours des prochains mois, notamment dans les grands festivals comme Cannes ou Avignon et les rendez-vous culturels de l’été.

Chers compatriotes, cette amitié franco-tunisienne, c’est vous qui la faites vivre au quotidien, ici. Et mon troisième message, qui s’adresse à vous, est donc un message de reconnaissance. Je sais que ce que l’on appelle parfois la "révolution du jasmin" a endeuillé votre communauté. Au moment où je vous parle, j’ai une pensée pour nos deux compatriotes qui ont trouvé la mort au cours de ces évènements, ainsi que pour leurs proches. Nous avons demandé aux autorités tunisiennes que les responsables de leur décès soient identifiés et remis à la justice. Les enquêtes sont en cours.

Je sais aussi qu’au cours des derniers mois, votre attachement à la Tunisie a été le plus fort et que dans les moments les plus difficiles vous avez fait preuve d’une lucidité et d’un sang froid remarquable. J’en veux pour preuve le fait que sur les 30 000 Français qui vivent ici et sur les 1250 entreprises implantées dans ce pays, la plupart ont fait le choix de rester sur place, conscients des difficultés mais convaincus qu’elles sont surmontables.

Je suis donc venu vous dire que l’État sera à vos côtés pour vous aider à relever les défis des mois à venir. Nous serons au côté des jeunes, en améliorant les conditions d’enseignement dans les établissements français, notamment grâce à nos programmes de rénovation immobilière. Entre parenthèses, je me bats pour avoir quelques sous dans les discussions budgétaires, ce n’est pas facile. Nous serons au côté des familles, dont près de 700 reçoivent des bourses de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger, pour un montant supérieur à deux millions d’euros.

Nous serons à vos côtés pour vous soutenir sur les dossiers délicats, comme l’acquisition des biens immobiliers, qui se heurte parfois à des complications administratives difficilement compréhensibles. Je constate que, sans surprise excessive, ce dossier était déjà chaud en 1993 lorsque je suis arrivé pour la première fois au quai d’Orsay. Donc tous les espoirs sont permis. Monsieur l’Ambassadeur, vous pouvez y mettre toute votre détermination. Ou encore sur les affaires douloureuses, comme celles qui concernent les enfants des couples binationaux séparés.

Chers compatriotes, je sais que vous en avez conscience mais, d’une certaine manière, vous avez aussi beaucoup de chance parce que vous vivez des moments historiques. Cette transformation extraordinaire qui va du Maroc jusqu’au Golfe. Je sais pouvoir compter sur vous, Français de Tunisie, qui pour les deux tiers d’entre vous êtes aussi Tunisiens, pour être les artisans de la relation que la France veut nouer avec la Tunisie de demain et avec le nouveau monde arabe qui est en train de naître sous nos yeux.

Je sais aussi pouvoir compter sur vous pour donner l’exemple d’une citoyenneté complète et assumée en participant aux grands rendez-vous démocratiques que la République vous fixe en 2012, à l’heure où vous serez appelés à élire le chef de l’État et, pour la première fois, les députés représentant les Français de l’étranger. Sachez que, dans l’exercice de la mission exigeante mais passionnante que le Président de la République m’a confiée depuis plus d’un mois, je ferai en sorte que vous puissiez compter sur moi comme je sais que la France peut compter sur vous.

Vive la République et vive la France.

Dernière modification : 29/04/2011

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