Bernard Cazeneuve à Tunis

La lutte contre le terrorisme, l’immigration clandestine et les visas ont été les principaux sujets abordés lors de la rencontre entre le ministre tunisien de l’Intérieur Lotfi Ben Jeddou et son homologue français Bernard Cazeneuve, le 10 novembre 2014 à Tunis.

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Bernard Cazeneuve accueilli par Lotfi Ben Jeddou au ministère tunisien de l’Intérieur
Crédit photo : ministère tunisien de l’Intérieur

Objectifs de la visite

Le ministre français de l’Intérieur a été reçu par le chef du Gouvernement Mehdi Jomaa, avant de rejoindre le ministère de l’Intérieur où l’attendait une séance de travail avec son homologue, M. Lotfi Ben Jeddou, en présence de M. Ridha Sfar, ministre délégué à la sécurité, et de M. Abderrazek Ben Khelifa, secrétaire d’État chargé des Affaires régionales et locales.

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Lotfi Ben Jeddou accueillant Bernard Cazeneuve au ministère tunisien de l’Intérieur
Crédit photo : ministère tunisien de l’Intérieur

La visite de M. Cazeneuve avait pour but de renforcer la coopération en matière de sécurité entre la France et la Tunisie, notamment dans les domaines suivants :

- lutte contre le terrorisme, prévention des départs de djihadistes vers L’Irak et la Syrie, maîtrise des renseignements concernant leur retour ;
- lutte contre l’immigration irrégulière ;
- lutte commune contre la cybercriminalité ;
- accompagnement de la Tunisie dans la mise en place d’une école de formation en sécurité civile.

Tous ces sujets ont été développés au cours d’une conférence de presse réunissant autour de M. Cazeneuve les représentants des médias tunisiens et les correspondants de la presse française.

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Lotfi Ben Jeddou et Bernard Cazeneuve, le 10 novembre 2014 à Tunis
Crédit photo : ministère tunisien de l’Intérieur

Verbatim de la conférence de presse

« (...) C’est la première visite à Tunis d’un ministre de l’Intérieur français depuis 2011, dans un contexte particulier qui m’a conduit à aborder essentiellement trois questions. La première, c’est le processus démocratique dans lequel la Tunisie s’est engagée, qui s’est déployé au cours des derniers mois à travers déjà deux étapes réussies : l’adoption, en janvier 2014, d’une nouvelle Constitution reposant sur un équilibre des pouvoirs qui doit permettre de répondre aux aspirations démocratiques de la société tunisienne dans la stabilité ce qui, jusqu’à présent, n’avait pas été possible. C’est donc le signe d’une démocratie qui fait son chemin, d’une transition démocratique réussie et d’un processus constitutionnel qui est allé à son terme.

Mais la Constitution ne suffit pas. Il faut ensuite que les élections se tiennent. Elles se sont tenues, pour ce qui concerne les élections législatives, dans un contexte de sécurité qu’il faut saluer, avec une maturité démocratique qu’il faut constater puisque les résultats n’ont pas été contestés. C’est donc que les élections se sont passées dans un contexte de transparence qui est le signe d’une belle maturité démocratique, avec un respect entre les organisations politiques qui n’a rien à envier à la manière dont fonctionnent les plus vieilles démocraties. Les résultats ont été reconnus par ceux qui avaient perdu ces élections sans pour autant que ceux qui les avaient gagnées n’affichent une volonté de domination. Ce qui est toujours beaucoup plus simple.

Et puis il reste l’élection présidentielle à venir. Il y a donc à travers les élections législatives, suivant l’adoption d’une Constitution et précédant l’élection présidentielle, un rythme d’échéances démocratiques qui témoigne d’une transition qui s’affirme, qui réussit.

La France est très heureuse de ce résultat et le salue. (...)

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Deuxième raison de cette visite - et je prends là mon costume de ministre de l’Intérieur -, c’est la volonté que nous avons de renforcer les coopérations en matière de sécurité. Il s’agit d’un spectre large de sujets sur lesquels nous avons décidé d’approfondir ce qui a été engagé depuis 2008. En matière de sécurité civile, de gestion de crise et de soutien direct aux personnes soumises à ces crises, nous avons la volonté d’accompagner la Tunisie dans la mise en place d’une école de formation dans le domaine de la protection et de la sécurité civiles.
Vous savez que nous avons un modèle français qui est éprouvé et qui, à travers les moyens mobilisés par la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion de crise, peut engager des coopérations. J’ai indiqué à mes homologues notre volonté d’être à leurs côtés dans ce domaine, de mobiliser des compétences, de faire de la formation, de créer éventuellement des relations entre leur école et l’École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers (ENSOSP). Bref, Il y a là tout un champ de coopération possible qui est extrêmement prometteur.

Le deuxième sujet sur lequel nous avons décidé d’articuler nos actions, c’est la lutte contre toutes les formes de criminalité organisée au plan international, qui justifient une coopération particulière entre nos pays, comme la lutte contre l’immigration irrégulière qui constitue un enjeu régional considérable mais également pour notre pays. Vous savez que la France a augmenté de 30% le nombre de filières d’immigration irrégulière démantelées en 2013 et en 2014. C’est une priorité pour le Gouvernement et c’est une priorité de mon agenda au ministère de l’Intérieur. (...)

Compte tenu de l’implantation de ces filières en Libye, notamment, nous avons des actions à conduire ensemble. Nous avons aussi à agir pour faire en sorte que ces filières qui s’organisent parfois sur internet puissent être démantelées par une action sur internet. Nous avons donc là un premier axe de coopération en matière de sécurité. Cela vaut également pour la grande délinquance économique et financière et pour le trafic de stupéfiants, ce qui doit nous conduire à renforcer de façon considérable notre coopération dans le domaine de la cybercriminalité.

Et puis il y a ce qui se fait déjà en matière de formation et de coopération entre nos forces de sécurité. Nous allons l’intensifier. J’ai indiqué la disponibilité de la France pour aider la Tunisie à rejoindre l’Association des forces de gendarmerie et de sécurité à statut militaire en Europe, une fédération que préside la France au sein du Conseil de l’Europe et à laquelle la Tunisie a vocation à se joindre.

Enfin, nous avons parlé d’un troisième sujet concernant la sécurité qui est absolument stratégique et qui est la lutte contre le terrorisme. La lutte contre le terrorisme nous concerne conjointement, d’abord parce que nos pays peuvent être mis en danger par des actions terroristes. La Tunisie a déjà connu cela, l’Europe aussi à travers un certain nombre de crimes qui ont été commis en France ou en Belgique depuis le début des années 2010.

Nous sommes concernés également parce que, dans nos deux pays, des ressortissants partent dans les groupes terroristes, notamment en Irak, en Syrie, mais aussi en Libye, et peuvent revenir sur nos territoires où ils représentent un danger sécuritaire pour nos propres pays. Nous avons des dispositions à prendre ensemble pour faire en sorte que, dans le domaine de la dé-radicalisation, dans le domaine de la prévention des départs, dans le domaine de la coopération entre nos services de renseignement pour mieux prévenir les actes terroristes, nous puissions agir ensemble. Nous avons donc décidé d’ajouter à ce qui est déjà inscrit dans nos conventions une action plus particulière sur ce sujet qui embrassera essentiellement trois domaines : la dé-radicalisation, la prévention des départs et l’articulation des dispositions que nous avons prises sur le plan législatif, ainsi que l’approfondissement de la coopération entre nos services de renseignement et de police sur ces sujets.

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Après les questions de démocratie et de sécurité, nous avons également traité de la question de l’immigration. C’est un sujet important pour ce qui relève de la lutte contre l’immigration irrégulière - je vous en ai dit un mot à l’instant - mais nous avons des conventions qui nous lient et dont nous voulons qu’elles soient mises en œuvre. Ces conventions doivent nous conduire, nous Français, à mieux accueillir les ressortissants tunisiens qui veulent venir faire des études ou développer de l’activité économique dans notre pays.

Nous avons modifié les modalités d’attribution des visas, grâce à l’externalisation du service par l’ambassade de France, avec des procédures beaucoup plus courtes, beaucoup moins complexes, qui a permis de porter à 42% le nombre de visas de circulation attribués par la France, sur un nombre total qui représente un peu plus de 110.000 visas par an. Manuel Valls avait indiqué aux autorités tunisiennes les progrès que nous avions faits, notamment dans le domaine de l’accueil des étudiants. Depuis la circulaire de novembre 2012, notre volonté a été de faciliter les conditions d’accueil des ressortissants tunisiens en France.

En contrepartie de cela, la Tunisie agit pour faciliter l’attribution des laissez-passer consulaires en cas de réadmission et se dote de moyens technologiques plus performants grâce à la convention que nous avons passée et qui fait l’objet d’une application tout à fait excellente.

Voilà, Mesdames et Messieurs, les sujets que nous avons abordés et les perspectives qui s’ouvrent. Je suis bien entendu tout à fait prêt à répondre à vos questions.

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Question : Est-ce que vous pouvez nous donner des détails sur la politique préventive dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, notamment en ce qui concerne les départs et le dossier libyen ?

M. Cazeneuve : Vous savez que quand on est ministre de l’Intérieur, on ne peut pas aller trop loin dans les détails ? Mais je vais vous donner le maximum de ce que je peux en matière d’informations, d’abord en ce qui concerne la France.
La France a pris des dispositions législatives mais tout n’est pas dans la loi. Je souhaite que nous développions une politique préventive très forte qui est destinée à accompagner les familles dont un des membres manifeste des tentations de basculement dans des groupes terroristes, par une mobilisation générale de l’administration en France. Quels sont les moyens que nous avons mis en œuvre pour cela et qui pourraient faire l’objet d’échange d’expériences avec nos partenaires tunisiens ?

D’abord, nous avons mis en place, à Beauvau, une plateforme de signalisation qui permet à toutes les familles de signaler le cas de jeunes dont elles sentent qu’ils s’apprêtent à rejoindre les groupes terroristes. Cette plateforme a enregistré depuis la fin du mois de février 2014 près de 550 signalements de la part des familles. Ces signalements font immédiatement l’objet sur le territoire français, autour des préfets et des procureurs de la République concernés, d’une mobilisation de toutes les administrations françaises pour éviter le départ. Il peut s’agir ici de la mobilisation de compétences sanitaires ou psychiatriques, là de la mobilisation de compétences éducatives lorsque le basculement peut s’expliquer par un décrochage scolaire, là encore de compétences en matière d’emploi lorsqu’il y a un sentiment de relégation sociale résultant de la difficulté d’accéder à l’emploi ; enfin de la prévention spécialisée lorsqu’il y a un processus de décrochage ou d’isolement qui résulte d’un enkystement du jeune dans la délinquance.

Bref, nous avons mis en place des politiques préventives très fortes qui doivent accompagner des actions de dé-radicalisation dans les prisons, de diffusion d’un contre-discours, d’explication avec les aumôniers de la différence qui existe entre ce qu’est la religion musulmane et son dévoiement par des groupes qui n’ont qu’une seule et unique idéologie, un seul et unique instinct, celui de la violence, et qui dénaturent ce qu’est l’islam.

Toutes ces actions sont en œuvre en France et nous pouvons échanger. Nous avons aussi des Franco-Tunisiens qui peuvent être concernés, face auxquels nous pouvons coopérer pour que les départs ne se produisent pas et, lorsqu’ils sont partis, pour que les retours soient organisés, maîtrisés et judiciarisés. Voilà donc ce que nous pouvons faire ensemble.

Concernant la Libye, il y a dans ce pays, pour des raisons qui tiennent à l’affaiblissement de l’État, des groupes et des acteurs du crime organisé qui sont présents. Nous-même, nous le voyons sur la question de l’immigration qui est sensible puisque les acteurs de la traite des êtres humains mettent sur des embarcations de plus en plus nombreuses des migrants de plus en plus vulnérables sur lesquels on prélève des sommes de plus en plus importantes en les conduisant parfois vers la mort. Notre objectif, c’est de faire coopérer nos services de renseignement et de police pour identifier ces filières et les démanteler.
Moi, je suis très résolu à faire en sorte qu’en France, nous puissions accentuer la pression qui s’exerce sur les filières de l’immigration irrégulière parce qu’elles mobilisent de véritables acteurs de la traite des êtres humains. Quand on voit à Calais la manière dont les femmes et les enfants sont traités par les passeurs, on mesure la dimension d’inhumanité et de cynisme de ces acteurs. Donc, il faut démanteler cela de façon résolue.

En même temps, c’est une condition si l’on veut créer les conditions de l’asile pour tous ceux qui en relèvent dans nos pays européens et c’est le cas de la France. Parce que beaucoup de ceux qui se trouvent en Europe y sont parce qu’ils sont persécutés, parce qu’ils sont poursuivis, parce qu’ils sont torturés, parce qu’ils sont emprisonnés, parce que leurs familles sont menacées d’être exécutées. Par conséquent, si l’on veut pouvoir réserver l’asile dans de meilleures conditions en Europe, il faut être capable aussi de démanteler ces filières. Sinon, il n’y aura pas de soutenabilité de notre politique d’asile.

Question : Monsieur le ministre, la France et les pays occidentaux ont pris part à ce qu’on appelle la révolution libyenne. Ensuite, la situation est ce qu’elle est actuellement. Elle s’est avérée catastrophique pour la Tunisie. Peut-on espérer voir des décisions dans l’immédiat pour aider les Libyens à se sortir de ce qu’on appelle aujourd’hui une guerre civile ?
Deuxième question si vous le permettez : en Tunisie, la Nahdha représente la deuxième force politique. Une partie de la société tunisienne espère voir ce parti délaisser l’aspect religieux et la prédication pour se consacrer exclusivement à la politique. Pensez-vous qu’il faudrait l ‘aider à aller dans ce sens ?

M. Cazeneuve : Je n’ai pas de commentaires à faire sur la vie politique intérieure tunisienne. (...) Je constate simplement que le processus démocratique est solide, que le respect entre les formations politiques est là, que le processus électoral est irréprochable et que l’état d’esprit est inclusif de toutes les formations politiques pour trouver le meilleur compromis afin que la Tunisie conforte la démocratie et connaisse le développement. Cela est la preuve que la démocratie est possible, qu’elle a ses exigences mais que les peuples peuvent non seulement l’assumer mais la construire jour après jour avec succès. Je n’ai pas à me prononcer sur le reste parce que cela relève de la souveraineté d’un pays et des choix librement consentis de ses organisations politiques.

Sur le premier sujet, j’ai déjà répondu. Si l’on veut être efficace, il faut démanteler partout où nous le pouvons, par des coopérations renforcées entre nos pays et nos services, tout ce qui relève des organisations criminelles : filières de la traite des êtres humains, filières des trafics de stupéfiants, filières du terrorisme. Nous devons les démanteler si nous voulons donner des chances à des pays de ne pas être minés par ces organisations du crime.

Voilà la compétence des ministres de l’Intérieur et c’est de cela que nous avons parlé en disant que nous étions déterminés à articuler davantage nos actions et à renforcer nos coopérations pour atteindre cet objectif.

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Question : Par rapport au retour des jihadistes qui sont en Syrie ou en Irak, qu’ils soient français ou tunisiens, est-ce que la partie tunisienne vous a donné des garanties sur le fait que leur retour est surveillé. Et vous, en France, comment est-ce que vous pouvez assurer la surveillance de personnes qui reviennent de Syrie en passant par la Turquie, l’Espagne, multipliant les vols pour brouiller les pistes. Est-ce que vous avez des moyens pour éviter le retour de personnes qui promettent des actions sur le territoire français ?

M. Cazeneuve : C’est une très bonne question sur laquelle nous travaillons de façon déterminée. Vous savez qu’il s’est tenu à Paris, le 6 novembre dernier, une réunion dite du G6, c’est-à-dire des ministres de l’Intérieur des six principaux pays de l’Union européenne - France, Allemagne, Espagne, Italie, Grande-Bretagne, Pologne – à laquelle s’étaient joints le ministre turc de l’Intérieur, le ministre de la Justice et le vice-ministre de l’Intérieur américains ainsi que le ministre de l’Intérieur canadien.
Nous avons pris des dispositions, en France, par l’organisation de nos services de police et de renseignement et nous essayons de faire en sorte que le cas de ceux dont nous savons qu’ils sont impliqués dans des opérations terroristes en Irak et en Syrie soit judiciarisé avant leur retour, dès lors que suffisamment d’éléments incontestables nous sont communiqués.

C’est un premier élément de réponse mais il ne suffit pas de judiciariser la situation de personnes dont on sait qu’elles ont été engagées dans des groupes terroristes pour être sûr de pouvoir les arrêter au bon moment, une fois qu’elles sont de retour sur le territoire national. Il faut pour cela que plusieurs conditions soient réunies. D’abord, qu’il y ait une bonne coopération avec la Turquie, concernant les conditions du retour de ceux qui sont identifiés à la frontière turco-syrienne par les autorités turques et qui sont parfois placés dans des centres de rétention administrative avant d’être envoyés en France. Cette coopération a été considérablement développée et améliorée suite à mon voyage à Ankara qui a permis de déterminer avec le ministre turc de l’Intérieur un process destiné à sécuriser ces retours.

Deuxième élément de réponse, je me suis beaucoup battu, depuis mon arrivée place Beauvau, pour qu’il y ait un signalement spécifique "combattant étranger" dans le système d’information Schengen. Ce signalement spécifique a pour principal intérêt de permettre à tous les pays de l’UE de savoir, par la consultation du système d’information Schengen et du fichier des personnes recherchées, quel est le profil de celui qui transite par le pays.

Mais cela ne suffit pas. Il faut que nous allions plus loin dans la mise en place d’un dispositif qui s’appelle le "passenger name record" - PNR européen – et qui doit permettre d’établir la traçabilité de tous les passagers qui transitent dans l’espace européen ou par d’autres pays avec lesquels il existerait une mise en commun des données PNR, de manière à ce que le signalement "combattant étranger" dans le système d’information Schengen et son croisement avec le fichier des personnes recherchées puis le PNR permette à chaque pays de l’UE d’informer le pays de la nationalité du ressortissant identifié comme terroriste qu’il a transité dans tel ou tel aéroport de l’Union. Une fois que nous aurons mis en place ce dispositif, nous aurons beaucoup progressé.

À l’occasion du G6, dont je vous parlais tout à l’heure, nous avons décidé de faire une démarche commune auprès de la commission LIBE du Parlement européen (Commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures) qui bloque l’adoption de ce PNR, pour que nous puissions lui donner des garanties en termes de libertés publiques afin de progresser.

Très souvent, je lis dans la presse des commentaires sur les conditions du retour de tel ou tel combattant étranger, sur les difficultés qui peuvent se présenter. Ces commentaires ne sont parfois pas exhaustifs de la totalité des sujets qu’il faut maîtriser pour être vraiment en situation d’être efficace. Moi, mon combat comme ministre de l’Intérieur, c’est de faire en sorte qu’on développe les coopérations avec les pays tiers de l’Union, d’où mon voyage en Tunisie après la Turquie. _ Deuxièmement, c’est de faire en sorte que dans le système Schengen, on multiplie les dispositifs d’alerte et d’identification, d’où le signalement SIS, d’où le fichier des personnalités recherchées, d’où le PNR européen. Et c’est comme cela que nous parviendrons à établir cette traçabilité.

Question : Je voulais savoir où en est la coopération entre la France et la Tunisie au niveau du renseignement. Est-ce qu’elle est suffisante ? Comment est-ce qu’elle évolue ?

M. Cazeneuve : Je ne vais pas donner de détails sur les sujets que vous avez évoqués mais sur les principes, la coopération entre les services de renseignement doit être approfondie. Toujours ! Parce que nous sommes confrontés, tous les pays amis entre lesquels il existe une relation de grande confiance, à une menace constamment mouvante, nous avons intérêt à renforcer cette coopération. D’ailleurs, la réunion que nous avons eue aujourd’hui a été extrêmement fructueuse et confiante. Pourquoi ? Parce que nous avons la même conscience de cette nécessité et que nous avons l’intention de mettre en œuvre les process qui permettront d’approfondir cette coopération.

Nous avons 34 actions de coopération avec la Tunisie en 2014 sur les sujets qui relèvent notamment du champ de ma compétence, trois fois plus qu’au cours des dernières années. Mon intention, c’est de renforcer cette coopération qui reprend de la force et de faire en sorte que deux fois par an au moins, autour d’un agenda précis avec des objectifs, une méthode, un calendrier, nous puissions nous retrouver, Français et Tunisiens, pour voir les conditions dans lesquelles nous cheminons ensemble, les résultats que nous obtenons, les adaptations auxquelles il faudra procéder.

La coopération peut être renforcée non pas parce qu’elle n’est pas bonne mais parce qu’elle est suffisamment bonne, justement, pour justifier qu’on aille plus loin. Donc oui, nous allons aller plus loin, pour être plus efficaces encore, ensemble, parce que nous en éprouvons le besoin.

Question : Vous avez évoqué le départ de Français et de Tunisiens vers la Syrie et l’Irak, un phénomène qu’on connait, mais aussi le départ vers la Libye. Est-ce que la Libye est devenue une nouvelle destination ?
Ma deuxième question concerne encore la Libye. Qu’est-ce que la France envisage pour avancer dans la crise libyenne ? On a beaucoup évoqué une intervention française, notamment dans le sud libyen. Quelle est la position de la France ?

M. Cazeneuve : J’ai déjà répondu à la deuxième question pour ce qui relevait de mon domaine de compétences.
Moi, ce qui me frappe dans l’examen que je fais de la question du terrorisme et des combattants étrangers, c’est que les vétérans des combats engagés - cela a été le cas pour l’Afghanistan, c’est le cas pour la Syrie et l’Irak – se réfugient à un moment donné dans d’autres pays. Parfois, ils reviennent dans le leur où ils représentent un danger, parfois ils peuvent aller ailleurs. Par conséquent, il faut une vigilance absolue et il faut faire en sorte que là où il y a des groupes du crime organisé, les coopérations se développent pour démanteler ces filières.

Pour ce qui concerne les filières de l’émigration irrégulière, elles sont présentes en Libye. Des groupes terroristes sont présents en Libye. Ce n’est pas parce que nous n’y avons pas nécessairement autant de ressortissants qu’en Irak ou en Syrie qu’il faut s’en désintéresser parce qu’ils représentent un danger potentiel. Par conséquent, ce que nous faisons en termes de coopération pour lutter contre ces filières du crime, notamment en matière de cybercriminalité – un sujet sur lequel nous avons l’intention de développer des coopérations avec les Tunisiens – permet d’être plus efficace dans le démantèlement de ces filières qui sont présentes sur un certain nombre de territoires où l’affaiblissement de l’État favorise leur développement, il faut le dire.

Question : Est-ce que vous avez une estimation du nombre de Franco-Tunisiens qui seraient en Irak et en Syrie ? Est-ce que vous craignez que la Tunisie constitue une terre de passage vers la France, aujourd’hui ou à l’avenir ?

M. Cazeneuve : La Tunisie fait beaucoup d’efforts pour maîtriser ses frontières et nous sommes d’ailleurs à sa disposition pour l’y aider. Nous avons des capacités, notamment industrielles, pour l’accompagner dans ce travail. Et nous coopérons sur ces sujets. La Tunisie fait tout, et elle le fait très bien, pour maîtriser la situation sécuritaire sur son propre territoire et assurer une bonne maîtrise des frontières.

Pour ce qui concerne le nombre de Franco-Tunisiens, très honnêtement, je n‘ai pas ce décompte et je ne veux pas vous donner un chiffre qui ne soit pas juste. Je ne donne jamais d’éléments dont je ne suis pas absolument sûr. J’ai des données très précises sur la répartition des 1000 ressortissants français concernés - combien sont sur le territoire irakien, combien sont sur le chemin du retour, combien sont en France et éprouvent le besoin d’y aller, combien sont sur le chemin de la Syrie – mais je n’ai pas en tête la répartition par origine de ces ressortissants français. Nous pouvons regarder si nous avons cette réponse, ce qui n’est pas sûr, et vous la communiquer.

Question : Je voudrais revenir sur la question libyenne. Vous venez de parler de démantèlement des filières de la criminalité organisée et vous avez parlé d’une coopération renforcée en matière de cybercriminalité dans le domaine d’internet. Est-ce que cela vous semble suffisant ? Est-ce que cela ne nécessiterait pas une présence sur le terrain pour combattre ces filières ?
Deuxième question, si vous le permettez. À part ce volet de coopération, est-ce qu’il n’a pas été question avec la Tunisie de matériel sécuritaire ou d’armement ?

M. Cazeneuve : Bien entendu, la cybercriminalité ne peut pas être le seul sujet sur lequel nous articulons nos efforts. Je vous ai parlé de contrôle aux frontières, je vous ai parlé de travail entre nos services de renseignement, je vous ai parlé de coopération entre nos services de police. Il y a là un ensemble de sujets sur lesquels nous sommes mobilisés et qui vont bien au-delà de ce que nous pouvons faire en matière de cybercriminalité.

Mais comme il peut exister une imbrication entre les filières des narco-trafiquants et un certain nombre de filières terroristes, il faut faire ce travail de démantèlement. La lutte contre la cybercriminalité est l’un des moyens mais elle ne suffit pas s’il n’y a pas de coopération entre nos services de renseignement. D’ailleurs, il n’est pas possible d’être efficace en matière de cybercriminalité s’il n’y a pas un travail entre nos services de renseignement, s’il n’y a pas un travail de contrôle aux frontières. Tout cela doit être fait.

Est-ce qu’il y a des matériels de sécurité qui peuvent faire l’objet de coopération ? Oui. Ce ne sont d’ailleurs pas des matériels de guerre puisque, comme vous le savez, je suis ministre de l’Intérieur et pas de la Défense. Il s’agit de matériels qui peuvent sécuriser des processus biométriques lorsqu’il s’agit de lutter contre l’immigration irrégulière. Pour mieux contrôler les frontières, nous avons Thalès qui a des compétences et pour assurer l’équipement radiophonique des forces de sécurité, Alcatel-Lucent est compétent. Nous avons des industriels qui ont des compétences en matière d’équipements de sécurité, nous avons des entreprises qui peuvent répondre à des demandes tunisiennes et, bien entendu, elles le font.

Merci beaucoup, merci infiniment. »

Dernière modification : 19/11/2014

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