Claude Guéant en conférence de presse, à Tunis

CONFÉRENCE DE PRESSE DE M. CLAUDE GUÉANT
MINISTRE DE L’INTÉRIEUR, DE L’OUTRE-MER, DES COLLECTIVITÉS TERRITORIALES ET DE L’IMMIGRATION
Tunis, le 17 mai 2011

Mesdames et Messieurs, bonjour. Je suis très impressionné par votre nombre et cette forêt de micros. Je voudrais, après cette journée passée en Tunisie, faire un peu le bilan de mes contacts et de mes réflexions. Je voudrais aussi situer le sens de ce déplacement.

La France, ce n’est pas la peine de le cacher, a été surprise, oserais-je dire comme tout le monde, de la révolution qui s’est produite en Tunisie. Elle ne s’y attendait pas. Sans doute, elle n’avait pas mesuré l’ampleur du fossé qui s’était créé entre le pouvoir et le peuple, ni les immenses frustrations d’une jeunesse avide, tout simplement, de vivre dans la dignité et dans l’espoir.

La France, cependant, s’est profondément réjouie de cette révolution. Quand je dis la France, c’est son gouvernement, mais aussi son peuple. D’abord parce que les idéaux qu’elle portait sont les siens, ceux qui ont fait son histoire et sa personnalité : idéal de droits de l’homme, idéal d’égalité, idéal de démocratie. Elle s’en est réjouie aussi parce que la France porte une amitié profonde à la Tunisie et qu’elle vit avec elle son désir d’émancipation. Enfin, elle a compris que cette révolution était le début du printemps du monde arabe, qu’il n’y avait pas pour les peuples arabes de fatalité à être dirigés par des régimes autoritaires se présentant comme des remparts contre l’islamisme.

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Autant dire que mon pays soutient avec conviction et avec détermination le processus de transition qui est en cours et qui doit aboutir à la création d’une Tunisie nouvelle. C’est la raison pour laquelle le président de la République française, Nicolas Sarkozy, a décidé, en sa qualité de président de cette instance, d’inviter la Tunisie à la réunion du G8 qui se tiendra à Deauville dans quelques jours. C’est cette réunion que votre Premier ministre, cet après midi et demain, préparera avec notre Premier ministre et notre président de la République, à Paris. Son intention est bien qu’une mobilisation internationale, notamment celle des pays les plus riches, s’organise pour accompagner la Tunisie dans sa marche vers la démocratie et un développement économique, créateur d’emploi, plus soutenu.

C’est aussi la raison pour laquelle les ministres du gouvernement français se succèdent à Tunis. Parce que, dans tous les domaines de l’action publique, nous sommes prêts à aider la Tunisie à réussir la transition, à aborder avec succès cette nouvelle phase de son histoire. La Tunisie vit un moment exceptionnel. Il faut qu’elle réussisse et, pour autant qu’elle le souhaite, nous sommes prêts à l’aider de tous nos moyens et de toutes nos forces. Cela, y compris dans le champ des compétences qui est le mien, à la tête du ministère de l’Intérieur. C’est ce que je suis venu dire à votre Premier ministre, qui m’a fait l’honneur de me recevoir, et aux ministres que j’ai rencontrés.

Le ministère de l’Intérieur français est en charge de la sécurité. Si la Tunisie souhaite que nous organisions des formations, des échanges d’expérience, nous sommes prêts. Le ministère de l’Intérieur est aussi en charge de la gouvernance. Il a la responsabilité de l’exercice des grandes libertés publiques : le droit d’association, le droit de manifestation. Il a en charge l’administration territoriale de l’État. Il a aussi en charge l’organisation des collectivités territoriales. Autant de sujets qui, pour vous, son majeurs. Nous en parlions encore à l’instant avec le ministre en charge du Développement régional, puisqu’il y a forcément un lien entre l’organisation des compétences locales et le développement régional.

Le ministère de l’Intérieur a la charge de la protection civile et nous avons signé hier soir, avec mon collègue le ministère de l’Intérieur Habib Essid, un accord de coopération dans ce domaine. Il est encore en charge de la politique d’immigration et, à ce titre, d’un volet de notre politique d’immigration qui est celui du développement solidaire que l’on appelle aussi parfois le co-développement.

L’accord que nous avons signé dans ce domaine en 2008 s’applique et continuera de s’appliquer. J’ai ce matin même signé deux conventions, l’une pour l’amélioration du dispositif de formation assuré par l’Institut méditerranéen des métiers de la mer et l’autre, avec le ministre de la Défense, pour la création d’un centre militaire de formation professionnelle, à Gafsa. Nous avons encore, dans ce domaine, des moyens et nous continuerons d’accompagner la Tunisie si elle le souhaite.

Il est bien sûr un autre sujet dont il faut que je vous parle. C’est celui de l’immigration ou de l’émigration, selon que l’on se situe d’un côté ou de l’autre. Vous trouveriez sans doute curieux que je n’aborde pas de moi-même ce sujet et vous auriez raison.

Dans le contexte de la révolution, un certain nombre de Tunisiens, notamment de jeunes tunisiens, ont quitté la Tunisie pour gagner l’Europe. Ils sont arrivés en Italie et beaucoup ont cherché à gagner la France. La France s’y est opposée. Je sais que cette attitude a soulevé en Tunisie de l’émotion, voire de la réprobation, disons les choses comme elles sont. Je sais bien que derrière chaque personne qui quitte son pays, il y a une aventure douloureuse, un immense arrachement affectif. Mais notre politique est claire ; nous ne pouvons pas en changer ; nous n’acceptons pas l’immigration irrégulière.

La France n’est pas fermée à l’immigration. Jamais, elle n’a proposé, ni ce gouvernement ni un autre, une immigration zéro. L’an dernier, nous avons accueilli 200.000 nouveaux-venus dans notre pays. Comme vous le savez, de l’ordre de 180.000 Tunisiens vivent en France ; 13.000 étudiants tunisiens fréquentent nos école et nos universités, notamment dans les grandes écoles où ils s’illustrent tout particulièrement. Mais nous souhaitons que les choses se passent de façon régulière.

À cet égard, nous disposons, dans notre relation avec la Tunisie, d’un instrument de grande qualité qui est l’accord que nous avons signé en avril 2008, qui organise les flux migratoires entre nos pays. Nous souhaitons l’appliquer pleinement. Nous sommes même disposés à en faire, dans le respect des effectifs globaux qui correspondent à notre politique, un élément important de la promotion et de la formation professionnelle des jeunes tunisiens.

L’immigration irrégulière est un échec pour tous : pour le pays d’émigration parce que ce pays n’a pas de possibilités, puisque les choses lui échappent, de faire en sorte que ce moment passé à l’étranger puisse être un moment de perfectionnement professionnel, d’enrichissement et par conséquent d’enrichissement quand il y a retour au pays. C’est mauvais aussi pour le pays d’accueil, si je puis dire, puisqu’aussi bien les choses se font sans lui. C’est surtout négatif pour les personnes qui se présentent en situation irrégulière. Il vaut mieux, bien sûr, chacun peut l’imaginer, migrer avec la certitude d’un emploi, migrer avec la certitude d’un accueil, d’une prise en charge par le pays d’accueil dans toutes les dimensions sociales, de travail, de santé et de formation professionnelle.

C’est la raison pour laquelle nous souhaitons vraiment donner de la vigueur, de l’ampleur, à cet accord. Nos en avons parlé avec plusieurs ministres du gouvernement. Notre position est très claire : nous ne sommes pas favorables à l’immigration irrégulière mais nous sommes ouverts à l’immigration légale, comme nous l’avons toujours été, et nous pensons sincèrement, en coopération avec le gouvernement tunisien, que la mise en œuvre de cet accord peut être un élément important pour permettre à la Tunisie de vivre au mieux ce moment d’exception qu’elle est en train de traverser.

Voilà ce que je souhaitais vous dire en déclaration liminaire. Je suis bien sûr à votre disposition pour répondre à quelques questions.

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Question : Monsieur le Ministre, s’il est vrai que beaucoup de ministres français sont passés par la Tunisie, l’intendance n’a pas suivi. La Tunisie attend encore la concrétisation de ce projet d’aide dont la France ne cesse de nous parler. Il a été question de 350M€ et j’ai appelé aussi bien les services de l’ambassade de France en Tunisie que les services du quai d’Orsay pour comprendre de quoi il s’agit sans trouver de réponse.

Réponse : Écoutez, les aides accompagnent des projets et pour que les aides puissent être perçues, il faut que des projets soient présentés. Je pense que dans le domaine de l’aide générale au développement que vous évoquiez, cette réponse que je viens de faire est fondée. Dans les domaines beaucoup plus modestes qui sont les miens, je suis sûr que si, sur un certain nombre de chapitres que nous avons évoqués, la Tunisie nous présente ce soir des projets, nous pouvons les satisfaire en enclenchant dès demain une procédure administrative et financière.

Je conçois bien qu’il faille un peu de temps, d’autant qu’il y a aussi des projets privés, mais les 350M€ d’aide qui ont été annoncés, tant par le ministre de l’Économie et des Finances que par le ministre des Affaires étrangères lorsqu’il est venu en Tunisie voici une quinzaine de jours, sont des moyens qui existent et qui ne demandent qu’à être mobilisés.

Question : J’ai trois questions. La première, c’est qu’allez-vous faire des immigrants clandestins tunisiens qui sont entrés en Europe ? Deuxième question, est-ce que vous avez un programme de formation entre ministères de l’Intérieur au niveau des droits de l’homme, pour changer un peu les mentalités des forces de l’ordre ? Dernière question, quelle est votre réaction par rapport à l’affaire Dominique Strauss Kahn ?

Réponse : C’est assez diversifié ! Je suis sûr que vous vous faites l’interprète de beaucoup de vos collègues en même temps.

En ce qui concerne les personnes qui se trouvent chez nous de façon irrégulière, je dis de façon très claire que leur vocation est de rentrer au pays. Nous le ferons dans le respect de leur dignité. Je signale d’ailleurs que nous avons des moyens financiers que nous mettons à disposition pour favoriser une aide volontaire au retour. Certaines d’entre elles d’ailleurs, compte tenu de leur passage par l’Italie, ont vocation à être prises en charge par l’Italie. Je n’entrerai pas dans le détail du fonctionnement des accords de Schengen.

Deuxième question, qui concerne la formation des forces de l’ordre et de la police en général parce que la police a plus de vocations que le simple maintien de l’ordre, en particulier la lutte contre la délinquance. Je l’ai dit à mon collègue et je vous le dis à vous, pour l’opinion tunisienne : nous sommes ouverts à toute demande de formation que nous feraient les autorités tunisiennes, qu’elles se déroulent chez nous ou en Tunisie. C’est extrêmement important parce que chacun conçoit bien qu’une démocratie a besoin de sécurité.

Ceci dit, la police est un métier difficile parce que c’est l’usage légal de la force. Mais l’usage légal de la force, c’est quand même l’usage de la force. Donc, c’est toujours compliqué ! Je le disais ce matin à mes interlocuteurs : tout le monde demande plus de sécurité routière mais dès qu’on est interpelé pour un excès de vitesse, on considère que ce n’est pas bien et on est fâché !

La police, c’est aussi l’acquisition de réflexes, de savoir faire qui se mettent en place au fil du temps. Je citais devant un certain nombre de mes interlocuteurs le fait que la France avait supprimé les renseignements généraux en 2007 seulement. Des renseignements généraux qui, il faut bien le dire, faisaient de moins en moins de renseignement sur les personnes mais qui en faisaient encore. Et ce qui comptait surtout, c’est que la structure disparaisse. C’est-à-dire qu’il ne puisse même pas y avoir la supposition que l’on fasse du renseignement sur les personnes ou sur les activités à caractère politique.

Il y a une grande question, c’est celle de la déontologie des forces de police. Nous avons mis en place, au fil du temps, des moyens de renforcer la déontologie de notre police comme de notre gendarmerie. Il y a des corps d’inspection spécialisés, vous avez dû entendre parler de la police des polices, c’est l’inspection générale. Mais il y a aussi une instance indépendante qui veille à la déontologie des forces de l’ordre, comme d’ailleurs de l’administration pénitentiaire. Cette instance va se trouver dans peu de jours intégrée dans la fonction de défenseur des droits. Le défenseur des droits, qui est une innovation dans notre Constitution, va avoir des pouvoirs beaucoup plus importants que la commission qui fonctionnait jusqu’ici.

Troisième question, s’agissant de M. Strauss Kahn, je ne ferai qu’une réponse. C’est que si les éléments qui ont fondé son inculpation et la décision du tribunal de le maintenir en détention sont confirmés – et je dis bien si -, ce serait très grave.

Question : Est-ce que vous avez discuté avec les responsables tunisiens, dont M. Caïd Essebsi, de ce qui se passe dans le sud tunisien, notamment des problèmes de sécurité ? Est ce que la France n’a pas des contacts avec des responsables libyens qui se trouveraient maintenant à Djerba pour préparer le départ de Kadhafi ?

Réponse : Nous avons évoqué, bien sûr, avec les ministres tunisiens la pression de réfugiés en nombre important qui pose des problèmes à la Tunisie. Nous avons aussi évoqué - et je pense que c’est plus spécifiquement à cela que vous faisiez allusion – les arrestations qui ont eu lieu ces jours derniers et nous nous sommes promis de mettre sur pied une coopération sur certains sujets puisque la France est aussi, comme d’autres pays d’Europe, confrontée à la menace terroriste.

J’ai rappelé à mes interlocuteurs que la semaine dernière six interpellations ont été faites, qui faisaient suite elles-mêmes à deux interpellations de Français au Pakistan, à Lahore, au mois de janvier dernier. Quatre personnes ont été mises sous écrou par la justice pour la raison qu’elles étaient en train de se préparer à des attentats.

Concernant la deuxième partie de votre question, il est clair qu’il faudra trouver une solution politique. De multiples contacts ont lieu mais je ne peux pas vous en dire davantage.

Question : Vous venez de dire que la France n’acceptait pas l’immigration illégale mais qu’elle n’avait rien contre l’immigration légale. Cependant, vous avez déclaré au magazine "Le Figaro" que vous souhaitiez même diminuer l’immigration légale. Est-ce que vous ne trouvez pas cela contradictoire ? Vous avez dit aussi que la rue n’était pas faite pour prier mais pour circuler. D’accord, mais est-ce que vous avez commencé à bâtir des mosquées pour les musulmans ?

Réponse : Je répondrai tout de suite à votre dernière question. Sachez qu’il existe en France 2000 mosquées ou lieux de prière et que, en l’espace de dix ans, 1000 mosquées ou lieux de prière ont été construits ou ouverts.

Maintenant, s’agissant de l’immigration légale, j’ai dit effectivement, et je le confirme, que je souhaitais la réduire mais réduire ne veut pas dire supprimer. L’immigration légale, ce n’est d’ailleurs pas que l’immigration de travail. C’est aussi les regroupements familiaux, c’est aussi l’accueil des étudiants, c’est aussi l’accueil des réfugiés politiques. Je vous signale que la France est le pays d’Europe qui fait l’objet de plus de demandes du statut de réfugié politique : 50.000 par an. Nous sommes le deuxième pays au monde après le Canada.

Réduire ne veut donc pas dire du tout supprimer. Mais vous me donnez l’occasion, Madame, de dire pourquoi cette politique. Moi, je souhaite que mon pays reste fidèle à lui-même. Nous avons une tradition d’exigence en matière de droits de l’homme, de respect des autres, et nous avons une grande tradition d’accueil. Quand des crispations naissent entre les communautés, quand des malentendus se font jour, je trouve que nous courons un grand risque. Ce que je souhaite, c’est que notre cohésion nationale demeure intacte et que les rapports entre les personnes qui vivent en France, françaises ou pas, soient des rapports harmonieux. Je considère de mon devoir de faire en sorte que nous ayons une société paisible dans laquelle les gens se respectent.

Et pour cela, il faut que notre société soit en capacité d’intégrer ceux qui viennent, ce qui exige un peu de temps, ce qui exige des efforts de la part de ceux qui viennent, ce qui exige aussi de notre part des efforts et sans doute plus d’efforts que nous n’en avons fait jusqu’ici.

Question : Monsieur le ministre, vous avez déclaré en avril dernier que le nombre des musulmans et leur comportement pose problème. Qu’est-ce que vous entendiez par problème et cela veut-il dire un durcissement de la politique française envers les musulmans de l’Hexagone ? Autre point, ne craignez-vous pas que l’affaire DSK altère l’image de la France et ne compromette les chances de Mme Christine Lagarde qui était candidate pour lui succéder à la tête du FMI ?

Réponse : Pour ce qui est de votre dernière question, je vous renverrai à ce que je disais tout à l’heure. Il faut d’abord que le tribunal se prononce au fond. Nous n’en sommes pour l’instant qu’à des étapes préliminaires de la décision au fond. Mais je répète que si les faits qui sont reprochés étaient avérés, ce serait grave, y compris pour l’image de la France.

Pour ce qui est des musulmans en France, je voudrais être clair. Ce que j’ai voulu dire, et je me suis expliqué là-dessus, c’est que la religion musulmane est dans notre pays un élément nouveau. Et c’est un élément qui n’est pas marginal puisqu’il y a aujourd’hui en France de l’ordre de cinq à six millions de personnes qui sont de culture musulmane. Il y a environ un million de pratiquants. Et les problèmes qui se posent se posent d’abord aux musulmans eux mêmes. Nous évoquions à l’instant la question des mosquées ou des lieux de prière, il est clair que des personnes qui ont une foi doivent pouvoir pratiquer leur foi dans des conditions qui soient dignes. Par conséquent, il y a ce premier problème.

Il y a le problème de la représentation de la religion musulmane en France. Le gouvernement a fait et je fais encore des efforts considérables pour que nous ayons une possibilité de dialogue avec la religion musulmane ou ses représentants, afin, précisément, que nous intégrions mieux dans notre droit et dans nos pratiques – et ce ne sont pas seulement le droit et les pratiques de l’État mais aussi ceux des collectivités locales – cette réalité nouvelle dans notre pays qu’il faut évidemment prendre en compte.

Ce que je voulais dire aussi, c’est qu’un certain nombre de comportements, comme par exemple les prières dans les rues puisque vous l’avez évoqué, troublent nos compatriotes et que nous devrions trouver des réponses à ces questions là pour faire en sorte, je répète ce que je disais il y a un instant, que toutes les communautés vivent entre elles dans l’harmonie et dans le respect mutuel.

Dernière modification : 19/05/2011

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