Conférence de presse de Jean-Yves Le Drian à Tunis

Le ministre français de la Défense a fait un déplacement en Tunisie le 5 octobre 2015, pour évoquer le renforcement de la coopération entre nos deux pays et la situation régionale.

À l’issue de son programme, Jean-Yves le Drian a donné une conférence de presse conjointe avec le ministre tunisien de la Défense nationale, Farhat Horchani.

Principaux thèmes développés : signature d’une lettre d’intention, coopération de défense, forces spéciales, renseignement, Syrie.

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© Amine Landoulsi

« Mesdames et Messieurs,

Mon cher Farhat, tu as dit l’essentiel. Je vais donc en fait traduire en français. Je voudrais d’abord remercier le ministre de la Défense de son accueil, remercier ses équipes de l’esprit de confiance qui règne entre nous.

C’est notre deuxième rencontre en très peu de temps, puisque je suis déjà venu ici, dans ces mêmes lieux, au mois de juin dernier, pour la rencontre que l’on appelle 5+5 des ministres de la Défense des pays riverains de la Méditerranée. Et nous nous retrouverons ici le 10 décembre, pour une réunion du même type. Cette rencontre au mois de juin nous avait permis de faire le point de notre relation bilatérale.

Tu m’as dit, en commençant, que notre coopération militaire était historique et qu’il fallait la renforcer. La France est sur la même ligne et je rajouterai un point pour que chacun prenne bien les dimensions : la sécurité de la Tunisie, c’est évidemment d’abord la sécurité de la Tunisie, mais c’est aussi la sécurité de la France. Nos destins sont liés, d’autant plus que nos deux pays ont été victimes, au cours de l’année 2015, d’attentats sanglants, réels. Sans parler des tentatives qui ont été déjouées, ici et en France. C’est une raison supplémentaire de réaffirmer notre solidarité et notre engagement commun en matière de défense et, singulièrement, de lutte contre le terrorisme.

À cet égard, nous avons signé une lettre d’intention, qui est une espèce de feuille de route et qui nous engage, l’un et l’autre, pour le moyen terme. En accompagnement de cette lettre d’intention, nous avons décidé de revoir sur le plan juridique la convention militaire qui nous unissait depuis 1973. C’est vrai que, depuis lors, il s’est passé beaucoup de choses et il importe de la réactualiser en fonction de la nouvelle donne politique, notamment en Tunisie. Nous allons donc nous y mettre.

Globalement, notre coopération militaire a déjà un bon train de fonctionnement depuis plusieurs années. Pour 2015, on a dénombré 83 actions différentes qui vont de la coopération hospitalière militaire, dont parlait tout à l’heure le ministre de la Défense tunisien, jusqu’à la formation et l’École de guerre. Je ne vais pas en faire la liste exhaustive.

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L’ambassadeur François Gouyette et le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian © Mohamed Hammi

Ce qui change, c’est que nous avons décidé ensemble de nous fixer deux priorités majeures : la coopération dans le domaine des forces spéciales et la coopération renforcée dans le domaine du renseignement. Ceci n’exclut pas une action commune déjà forte, que nous voulons dynamiser un peu plus encore, de lutte contre les engins explosifs improvisés. Mais l’essentiel, ce sont les deux gros sujets qu’a évoqués Farhat dans son propos : le renforcement de notre coopération dans les domaines des forces spéciales et du renseignement.

Nous avons à cet égard une actualité très chargée. L’adjoint au directeur du renseignement militaire était ici il y a peu de temps. Demain, le chef d’état-major des armées français sera ici et, à la fin du mois d’octobre, nous aurons la commission militaire mixte qui pourra enregistrer les engagements que nous venons de prendre. Il y a donc une activité permanente.

Concernant les forces spéciales, j’ai pu assister ce matin à un exposé et à des exercices du Groupement des forces spéciales à Bizerte, en compagnie du général de Saint-Quentin qui est le patron des forces spéciales françaises. J’ai pu m’apercevoir de la qualité de la coopération d’une part et de la qualité des forces spéciales tunisiennes d’autre part. Nous avons donc décidé de poursuivre et de renforcer.

Les échanges que nous avons eus permettent de voir la feuille de route que nous allons partager pour que notre collaboration entre les forces spéciales dans le domaine de la formation, des exercices, de la préparation, voire même de la conduite d’opérations, soit exemplaire, très significative et marquée par la confiance. C’est une nécessité du temps, que nous partageons. Par ailleurs, nous avons déjà commencé à aider à l’équipement de ces forces spéciales et nous allons poursuivre.

Et puis, dans le domaine du renseignement - ce sujet est essentiel pour le contreterrorisme - une relation de très grande confiance existe et nous avons décidé de renforcer techniquement cette coopération en identifiant les moyens nouveaux que nous serons amenés à partager dans les mois qui viennent.

Tout cela aboutit à un engagement financier de la France de 20 millions d’euros affectés à l’équipement des forces spéciales et au renforcement de la coopération dans le domaine du renseignement, sur la demande expresse du président de la République qui m’a chargé de mettre ces mesures en œuvre, évidement en étroite collaboration avec mon collègue ici présent.

Voilà les quelques mots que je voulais vous dire pour souligner d’abord la nécessité, l’urgence, la responsabilité que nous avons pour nos deux pays et le fait que nous soyons l’un et l’autre dans les mêmes choix, les mêmes options, la même volonté : faire en sorte que nos pays puissent trouver la sérénité à l’abri des menaces d’attentat et des risques du terrorisme, qu’ils puissent aussi être symboles de paix et d’amitié. Je vous remercie.

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© Mohamed Hammi

Question : Monsieur le ministre vous avez parlé de 20 millions d’euros destinés à la coopération sécuritaire, c’est le budget à long terme ou à moyen terme ?

M. Le Drian : C’est l’affectation 2015-2017, sur deux ans, de l’aide de la France à l’équipement et au renforcement de la coopération militaire avec la Tunisie.

Question : Sur le dossier de l’EI et de votre intervention en Syrie, vous avez déclaré dernièrement que la France mènera d’autres frappes contre l’EI, mais que cela ne veut pas dire que vous êtes avec Bachar ou avec la Russie, qui mènent eux aussi des attaques contre l’État islamique. Est-ce que ce n’est pas contradictoire ?

M. Le Drian : Où voyez-vous la contradiction ? Les frappes de la Russie contre Daech sont rares. Depuis que la Russie a décidé de mener des frappes en Syrie, l’essentiel de ces frappes ne vise pas l’EI, je le constate. Il faut qu’elle s’en explique mais je le constate.

En ce qui concerne la France, nous avons estimé devoir agir contre Daech en Syrie - nous étions, je vous la rappelle, parmi les premiers dans la coalition en Irak - pour une raison première : nous avons identifié, sur le territoire syrien occupé par Daech, des lieux de formation de combattants étrangers dont la mission n’était pas d’aller combattre aux côtés de Daech au Levant mais d’organiser des actes terroristes sur notre territoire ou sur le territoire de nos alliés. À partir de ce moment-là, nous estimions que l’article 51 de la charte des Nations unies s’appliquait et que nous étions en état de légitime défense. Nous allons poursuivre les frappes dans cette perspective.

Quand on frappe Daech, cela ne veut pas dire qu’on est favorable à Bachar, je ne vois pas la contradiction. Nous considérons que Bachar Al Assad est le point de départ du chaos syrien et nous avons toujours dit qu’il ne constituait pas une solution à cette crise. Nous sommes favorables à une solution politique qui intégrerait les éléments du régime, qui intégrerait aussi l’opposition syrienne d’ailleurs aujourd’hui victime des frappes russes, mais la solution politique qui doit permettre de parler avec tout le monde, y compris avec les Russes et les Iraniens, ne passe pas par le maintien de Bachar Al Assad. C’est la position de la France depuis plusieurs mois et elle n’a pas changé depuis ce matin.

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Question au ministre tunisien : Monsieur le ministre, concernant les renseignements, quels sont vos besoins en matière technique ?

M. Horchani : Ils sont énormes. Nous avons fait beaucoup d’efforts dans ce domaine, nous avons créé une agence spécialisée dans le renseignement, qui existe depuis un peu moins de deux ans, et nous avons fait beaucoup au niveau de la formation des cadres qui peuvent être compétents en matière de renseignement concernant tous les dangers potentiels pouvant guetter un pays, y compris le terrorisme. En la matière, le renseignement, c’est le nerf de la guerre. Si vous avez l’information, vous maîtrisez tout.

À ce niveau, le ministère de la Défense a accompli beaucoup de choses en concertation avec nos collègues de la police et de la garde nationale. Ils sont plus anciens que nous en matière de renseignement et nous coopérons beaucoup ensemble.

Mais pour être capable de se déployer en matière de renseignement, il faut aussi des équipements. Cet équipement n’est malheureusement pas bon marché. Il coûte très cher car le système d’installation est complexe et ce sont parfois des équipements très lourds. Nous avons commencé, nous sommes en train de nous équiper et nous comptons sur nos amis qui sont disposés à nous aider, en plus de nos propres moyens. Parce que nous avons tout le temps compté sur nos propres moyens en matière de renseignement et de lutte antiterroriste.

Question : Quand vous dites nos amis, ce serait en particulier les Américains qui vous fournissent déjà du matériel ?

M. Horchani : Nous avons beaucoup d’amis, la Tunisie n’a que des amis.

Question : Monsieur Le Drian, j’aimerais revenir sur une phase que vous venez de prononcer. Vous parliez de la poursuite du travail avec les forces spéciales et vous avez dit « voire même conduite d’opérations ».

M. Le Drian  : La manière de conduire les opérations. La Tunisie est un pays souverain qui a ses propres capacités, ses propres forces et qui compte garder sa souveraineté. Je voulais dire la manière de conduire les opérations.

Question : Pas de OMLT, par exemple ?

M. Le Drian : Non, je voulais dire la manière de conduire les opérations. Notre expérience permet d’échanger des informations sur la manière de conduire les opérations. Pas d’ambiguïté, merci d’avoir relevé cette insuffisance verbale. »

Dernière modification : 03/02/2016

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