Conférence de presse de M. Éric Besson

Conférence de presse de M. Éric Besson
Ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire

(La Marsa, le 3 avril 2009)

Bonjour à toutes et à tous. Depuis le 15 janvier, c’est-à-dire depuis que je suis ministre en charge de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire – la façon dont je le dis démontre que je tiens aux quatre piliers de ce ministère -, c’est la première fois que je viens au Maghreb. Je suis allé en Europe rencontrer quelques-uns de mes homologues, ministres de l’Intérieur ou de l’Immigration. La semaine dernière, je suis allé pour la première fois depuis que je suis à ce ministère en Afrique de l’Ouest – Sénégal, Cap vert et Mali – et c’est la première fois que je viens au Maghreb. En tous cas dans ces fonctions puisque l’année dernière à la même époque, j’étais en Tunisie pour un colloque consacré à l’Union pour la Méditerranée.

Je l’ai fait notamment parce que nos deux chefs d’État ont signé en avril dernier, il y a un an, un accord de gestion concertée des flux migratoires, accord conforme à ce qu’est désormais la doctrine européenne qui lie les 27 pays de l’Union et dont vous connaissez les fondements, un triptyque extrêmement simple : nous voulons être une terre propre d’immigration régulée. Nous voulons refuser l’immigration illégale et lutter avec détermination contre les réseaux mafieux d’exploitation de l’immigration clandestine. Et nous voulons aider les pays d’émigration à créer de l’activité sur place pour leurs ressortissants en encourageant l’entreprenariat. Nous avons donc des politiques dites de "développement solidaire".

J’ai dit des pays d’émigration pour faire court et pour faire simple mais ce qui me frappe, depuis un peu plus de deux mois maintenant, c’est que quantité de nos pays deviennent à la fois des pays d’émigration et d’immigration. Dire pays d’émigration pour certains et pays d’immigration pour d’autres est un peu trop simple et la Tunisie en est un exemple. Vous êtes un pays d’émigration vers l’Europe mais vous êtes aussi devenus un pays d’immigration pour d’autres peuples.

La Tunisie a ratifié rapidement cet accord et j’ai exprimé ma reconnaissance et mes remerciements aux autorités tunisiennes. Malheureusement, la France est un peu en retard, je le dis très franchement. Le Sénat a déjà voté la ratification, l’Assemblée nationale devrait le faire prochainement mais, je le crains, sans doute pas avant la venue du Premier ministre François Fillon qui vient ici dans trois semaines. Le calendrier de l’Assemblée nationale est en effet très chargé du fait du cycle de réformes engagé par la France.

La non-ratification provisoire ne nous a pas empêchés de mettre en œuvre cet accord par anticipation et je crois pouvoir dire que cela se déroule très bien. Nous en avons fait un bilan assez exhaustif avec le Premier ministre et les cinq ou six ministres et secrétaires d’État que j’ai pu rencontrer depuis hier. Je crois pouvoir dire, sans me faire leur porte-parole, que nous nous sommes mutuellement réjouis des conditions dans lesquelles cet accord est appliqué. Nous considérons que c’est un accord qui donne pleine satisfaction aux deux parties. Je voulais le souligner et m’en réjouir profondément en ce qui me concerne.

Je crois que cet accord et les engagements réalisés par l’ambassade et le consulat en termes d’investissements et d’organisation matérielle ont notamment permis de résoudre en bonne partie une question qui était régulièrement posée à la France au sujet des visas. Je sais l’importance que les Tunisiens y attachent et je peux dire qu’il est désormais plus facile d’obtenir des visas pour venir en France. Nous avons par exemple délivré en 2008 près de 79 000 visas, soit une augmentation de 7% par rapport à 2007. Le Consul général m’a montré que le taux de refus était tombé à 10%. Il a donc très largement diminué et c’est l’un des taux les plus bas de nos consulats à l’étranger, ce qui montre la qualité du travail qui a été réalisé.

J’ai noté aussi que le nombre de visas dits "de circulation", qui permettent de faire des allers/retours réguliers entre la France et la Tunisie et qui peuvent aller, ici, de un an à cinq ans, est en très forte augmentation. J’aurai peut-être l’occasion d’y revenir à travers vos questions mais je veux vous dire combien je crois que nous avons intérêt pour nos peuples à promouvoir l’immigration de circulation, c’est-à-dire la possibilité d’aller dans un pays puis de revenir dans son pays d’origine. Je crois que c’est l’un des points que nous devons développer et pas seulement entre la Tunisie et la France ou entre le Maghreb et l’Europe. C’est valable pour d’autres continents.

Les visas de long séjour qui concernent plus particulièrement les travailleurs salariés ou saisonniers ou encore les étudiants et les jeunes professionnels ont été considérablement facilités.

L’autre aspect de l’accord franco-tunisien, c’est que nous avons lancé ensemble de grands projets dans le domaine de la formation professionnelle. C’est d’autant plus important que la Tunisie fait des efforts considérables, que je veux ici saluer, de formation de sa jeunesse. Votre pays a opté pour une stratégie d’ouverture, de compétitivité, de productivité. Cela suppose d’avoir une formation première - et puis tout au long de la vie - de grande qualité. La Tunisie est un des pays émergents qui consacrent le plus de moyens à la formation professionnelle de ses jeunes. Je suis heureux que la France, et notamment mon ministère, y apportent leur contribution. Pour vous donner un ordre de grandeur, ne serait-ce que pour l’année 2008, nous avons engagé pour 18 millions d’euros au profit de ces projets de développement solidaire avec la Tunisie.

Illustration hier après-midi : en compagnie du ministre tunisien de l’Éducation et de la Formation, M. Hatem Ben Salem, nous avons posé la première pierre du Centre de formation de Kabaria consacré aux métiers du bâtiment et des travaux publics. Les chiffres que les porteurs du projet m’ont indiqués montrent que bientôt 600 jeunes pourront s’y former chaque année aux techniques innovantes de la construction. Ce projet est, je crois, extrêmement intéressant et symbolique. Il va permettre d’améliorer ce qu’on appelle l’employabilité des jeunes tunisiens et de conforter une croissance économique et sociale dont la Tunisie peut être fière.

Je veux vous dire pour ajouter quelques mots que j’ai été très heureux aussi de la qualité de l’entretien que j’ai pu avoir avec le Premier ministre tunisien, hier après-midi. J’ai noté que nous avions une très grande convergence de vues, je vous l’ai déjà dit, sur le fait que nous considérons que l’accord sur les flux migratoires est un bon accord pour les deux parties. J’ai été sensible au fait que le Premier ministre dise partager la préoccupation française et européenne de lutter contre les filières de la criminalité organisée parce que c’est une question qui est posée à tous nos peuples, pas seulement français et tunisien mais pays d’émigration et pays d’accueil. Nous avons évoqué rapidement, mais en soulignant l’importance que nous y attachons les uns et les autres, l’état du projet d’Union pour la Méditerranée.

Nous avons eu une discussion sur la régulation du capitalisme financier qui doit permettre le retour de la confiance et de la croissance. Au moment où nous parlions, nous ignorions l’un et l’autre ce qu’étaient les résultats du Sommet de Londres. Quand nous nous sommes quittés, nous avons reçu les premières dépêches annonçant le succès de ce sommet, ce dont je me réjouis profondément. Je pense que c’est une étape extrêmement importante qui va permettre de réintroduire de la confiance dans les échanges et internationaux et dans le système financier international. La Tunisie en a besoin et la France en a de toute évidence besoin aussi.

Enfin, nous avons visité ce matin à la fois l’école de formation, tout près d’ici, les studios, la nouvelle chaîne de télévision "Nessma", un projet porté par Tarek Ben Ammar. Je n’ai pas de compétence particulière en matière de télévision et de cinéma, je vous le dis tout de suite, mais ce qui m’a intéressé, c’est de retrouver la même préoccupation que celle que j’exprimais il y a un instant, sur la nécessité de la formation. Il y a là quantité de métiers qui s’offrent à de jeunes tunisiens et maghrébins. J’ai été frappé par les chiffres de création d’emploi et par la quantité d’activités que citait Tarek Ben Ammar sur un secteur qui est un secteur d’avenir. Quand on se projette sur 20 ou 30 ans en prospective, tout le monde s’accorde à dire que le secteur des services – information, communication, divertissement – va être un secteur qui va nourrir la croissance et qui va créer beaucoup d’emplois. Il y a quelques pays dans le monde qui essaient de se positionner sur le sujet. Je trouve bien pour elle que la Tunisie, grâce à ce chef d’entreprise, puisse être au premier rang.

Je termine en vous disant que j’ai fait part au Premier ministre et à plusieurs des ministres que j’ai rencontrés de mon souhait d’inviter à Paris un ou deux ministres tunisiens en septembre, pour un colloque que je veux organiser sur les migrations internationales, dont les modalités et la date exacte restent à définir mais ils m’ont donné leur accord de principe.

Je leur ai dit aussi qu’en tant que ministre de l’Identité nationale, ce que je suis aussi, je veux essayer de monter dans mon pays ce que l’immigration a apporté à la France, et pourquoi elle l’a historiquement enrichie. Pour ce faire, je vais organiser un certain nombre de rencontres dans le but de montrer ce que l’immigration peut apporter en termes de personnes et j’en cherche la traduction concrète à travers des exemples de réussite modèle d’un certain nombre de personnes étrangères. C’est à la Tunisie que sera consacrée la première soirée que je vais organiser puisque je vais, en mai, réunir des intellectuels, des artistes, des sportifs, des chefs d’entreprise, divers créateurs qui ont un lien fort tant avec la France qu’avec la Tunisie. Soit ce sont des Tunisiens résidant de longue date à Paris, soit des Français nés français en Tunisie et retournés en France, soit des Français d’origine tunisienne qui ont contribué au rayonnement de notre pays.

Voilà, Mesdames et Messieurs ce pourquoi je suis venu et ce que j’ai fait en deux journées d’une visite qui a été extrêmement agréable. Je dois dire que nous avons partout été reçus avec beaucoup de gentillesse et de chaleur.

Je suis, avec l’Ambassadeur, à votre disposition si vous avez des questions.

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Question : Monsieur le Ministre, quelle est la meilleure solution pour aider ces jeunes qui veulent traverser la Méditerranée et dont beaucoup n’arrivent jamais à destination. Ce drame est une honte pour l’Europe ? Que fait l’Europe et que fait la France pour tenter de réduire au moins cette immigration, clandestine bien sûr, mais qui pose un problème à la conscience de tout le monde ?
Ma deuxième question concerne le problème de l’ADN.

Réponse : Autant quand vous parlez de drame, je vous suis ; autant quand vous dîtes que cela interpelle nos consciences, je vous suis ; mais quand vous dîtes "honte pour l’Europe", je ne peux pas vous suivre. Excusez-moi, mais l’Europe n’est pour rien dans le fait qu’un certain nombre de jeunes et de moins jeunes tentent l’aventure dans des conditions apocalyptiques. L’Europe s’en soucie, l’Europe veut lutter contre les filières d’immigration clandestine, l’Europe a bien conscience de la nécessité absolue d’essayer de contribuer à la création d’activités dans les pays d’émigration, puisque l’on sait que l’essentiel des personnes qui viennent en Europe ou qui essaient de venir préféreraient, pour beaucoup d’entre elles, si elles pouvaient trouver du travail et de quoi nourrir leur famille, rester dans leur pays d’origine.

Nous faisons donc ce que je vous ai dit tout à l’heure : nous continuons d’accueillir en Europe et en France des étrangers en situation régulière. Je veux vous rappeler que la France accueille chaque année, au titre du long séjour 200 000 nouveaux étrangers sur son territoire. Que, par ailleurs, 100 000 étrangers acquièrent chaque année la nationalité française par naturalisation. Quand je dis ou j’entends, parfois dans mon pays et parfois à l’étranger, que la France se serait fermée, permettez-moi de vous dire qu’elle est très mal fermée. Si tel était l’objectif, mais ce n’est pas l’objectif.

Il y a donc une immigration régulière mais par ailleurs, nous voulons lutter avec force – et il faut renforcer notre coopération en la matière et faire beaucoup de prévention, de pédagogie, d’explication – contre des passeurs qui font payer extrêmement cher des jeunes qu’ils abusent en leur décrivant une espèce d’Eden ou d’Eldorado qui ne correspond pas, vous le savez, à la réalité.

Troisième volet, nous devons aider au développement économique des pays d’émigration. Voilà ce que fait la France et ce que fait l’Europe en la matière.

Pour ce qui concerne les tests ADN, j’aurai l’occasion de m’exprimer en France d’ici trois semaines, un mois au plus tard sur le sujet. Je suis confronté à une question à la fois simple et complexe. À la suite de la loi qui a été votée en 2007, il a été retenu une période d’expérimentation théorique, qui devrait aller jusqu’au 31 décembre 2009. Sur une base volontaire, gratuite, sans constitution de fichier, une mère de famille et exclusivement elle, pourrait, si elle le souhaite, parce qu’elle est originaire d’un pays qui aurait des difficultés d’état civil ou qui serait en guerre, apporter la preuve d’une filiation biologique. Il y a d’autres modes de filiation comme la filiation par adoption mais il s’agit de la filiation biologique.

C’est une chose que beaucoup de pays dans le monde et en Europe pratiquent. En France, il y a eu, vous le savez, une polémique très importante sur le sujet qui a amené les législateurs à réduire considérablement le champ possible d’expérimentation. En tant que membre du gouvernement, je suis supposé prendre un décret d’application de cette loi. Mais les précautions légitimes prises par la loi – je ne conteste pas une seconde ces précautions – rendent extrêmement complexe l’écriture d’un décret d’application. Je regarde donc comment respecter l’esprit et la lettre de la loi et, d’ici trois semaines ou un mois au plus tard, j’aurai l’occasion de m’exprimer officiellement sur le sujet.

Question : Concrètement, à part le projet de centre de formation professionnelle de Kabaria, quels sont les résultats de votre visite ?
Par ailleurs, est-ce que vous avez des estimations sur l’impact de la crise économique mondiale sur le dossier de l’immigration ? Est-ce que l’on s’attend à la naissance de phénomènes anti-migratoires d’ici la fin de 2009 ?

Réponse : Sur le premier volet de votre question, je ne vais pas redire tout ce que j’ai indiqué en introduction. Je ne suis rien venu négocier, je ne suis rien venu obtenir. Je suis venu à l’invitation des Tunisiens qui voulaient que je vienne visiter un projet réalisé avec l’aide française. Nous avons failli aller visiter beaucoup de choses opérationnelles, notamment le centre de formation professionnelle en soudure de Menzel Bourguiba mais nous sommes convenus que nous préférions symboliquement poser la première pierre d’un nouveau projet.

Quand vous dîtes "concrètement", ce n’était pas une visite qui devait déboucher sur des résultats tangibles. C’était une visite pour inaugurer, pour faire le point et regarder ce que nous pouvons améliorer ensemble dans nos accords. Nous allons travailler avec le ministre des Affaires sociales et des Tunisiens à l’étranger qui m’a montré que, sur un certain nombre de métiers en tension chez nous, pour lesquels il peut y avoir des offres adressées aux Tunisiens, les délais dans lesquels nous prévenions les Tunisiens étaient trop longs. Et souvent, lorsque la réponse des Tunisiens était prête, la proposition était déjà caduque en France. Nous allons donc travailler ensemble sur la réduction des délais et des procédures pour que ce soit beaucoup plus interactif.

Il y a comme cela toute une série de choses que nous allons améliorer. Je n’étais pas venu pour négocier un avenant à notre accord mais plutôt pour le faire vivre.

La seconde partie de votre question est une question majeure. En restant prudent, je voudrais d’abord vous faire observer que mon pays échappe aujourd’hui, à toute tentation xénophobe et à toute stigmatisation des travailleurs étrangers. Vous avez vu, ici ou là, que des phénomènes autres pouvaient se développer dans tel ou tel pays européen mais, pour l’heure, la France échappe totalement à ce phénomène et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour l’empêcher.

La deuxième chose qui est vraie, c’est que la crise économique, dont j’ai l’espoir que nous sortions rapidement, rend plus complexe l’immigration de travail que nous voulons promouvoir. Et la réponse très concrète, en ce qui concerne mon pays, c’est que j’ai demandé aux préfets de département d’actualiser ce qu’on appelle la liste des métiers en tension pour essayer de voir si la crise a provoqué ou pas des mouvements dans un sens ou dans l’autre.

Maintenant, pour ce qui concerne les flux migratoires internationaux, tous les spécialistes sont prudents sur les conclusions qu’il faut en tirer. On peut craindre la tentation d’une diminution de l’immigration de travail. Cependant, sur certains métiers en tension, cela ne change pas grand chose. Deuxième point, c’est que l’on s’aperçoit qu’il y a d’autres phénomènes. Vous avez aussi des étrangers qui veulent revenir dans leur pays et y créer de l’activité. Vous savez que la France accompagne et veut accompagner encore davantage dans l’avenir le retour volontaire des étrangers en situation régulière car c’est un phénomène qui se développe. Nous sommes prêts à aider financièrement et à accompagner celles et ceux qui vivent régulièrement sur notre sol et qui veulent retourner dans leur pays d’origine en portant un projet. Nous le faisons aussi pour les étrangers en situation irrégulière qui bénéficient de l’aide au retour volontaire.

On s’aperçoit que, dans certains pays et à certaines périodes, il y a depuis six mois une moindre tension aux frontières, ce qui veut dire qu’un certain nombre de candidats à l’émigration ont renoncé à partir parce qu’ils savent que l’Europe est en difficulté économique. Et puis on a des tentations de retour dans les pays d’origine des étrangers qui choisissent d’y créer une activité. Mais tout cela n’est pas stabilisé. C’est-à-dire qu’entre les tensions éventuelles sur l’immigration de travail et les flux que je viens d’indiquer, personne n’est capable de faire une synthèse. On a beaucoup tangué sur ces questions ces derniers jours. J’en ai discuté avec mes collègues européens qui font à peu près les mêmes analyses. Pour l’instant, personne n’est capable de réaliser l’agrégation des flux dans un sens ou dans l’autre.

L’Ambassadeur  : Pour donner un chiffre, nous avons à Tunis un bureau de l’Office français de l’immigration et de l’intégration qui enregistre et traite les demandes d’emploi en France. L’année dernière, le nombre de travailleurs tunisiens allant en France pour y trouver un emploi a augmenté de 61%. Depuis le début de l’année, le taux d’augmentation est encore de 50% par rapport à l’année dernière. À ce stade, on voit donc bien qu’il n’y a pas de fléchissement pour ce qui est de l’envoi de travailleurs tunisiens en France.

Question : Il y a une année, peut-être un peu moins, il existait une espèce d’euphorie autour de l’Union pour la Méditerranée. Il y avait beaucoup d’argent sur la scène internationale. Un an plus tard, ne pensez-vous pas que les espoirs fondés sur l’UPM ont sombré avec la crise financière internationale ?

Second journaliste : Et avec la guerre de Gaza ?

Réponse : Très rapidement, il y a la vision de court terme, vous avez raison mais si l’on élargit un peu le spectre, songez tout de même que ce projet d’Union pour la Méditerranée, le président de la République en a parlé le 6 mai 2007, le soir de son élection. Nous sommes le 3 avril 2009, convenez quand même qu’en deux ans, les choses ont beaucoup, beaucoup évolué. Je ne sais pas, les historiens le montreront peut-être, si un projet d’une telle envergure est déjà né, dans ses principes fondateurs, aussi rapidement que les pays riverains de la Méditerranée et l’Europe se sont mis d’accord pour le faire. Ayant dit cela, je ne conteste pas que par rapport au rythme qui avait été adopté et après les accords de Marseille, nous espérions tous pouvoir accélérer.

Alors bouteille à moitié vide, bouteille à moitié pleine ! Pour la bouteille à moitié vide, incontestablement, un certain nombre de difficultés – pour parler clairement le conflit israélo�palestinien – pèsent sur le lancement effectif de l’Union pour la Méditerranée. Ce serait de l’hypocrisie que de le nier. Du côté de la bouteille à moitié pleine, dans le même temps, les travaux continuent sur les projets concrets.

Il y a quinze jours, avec mon équipe, j’ai fait le point avec la petite mission coordonnée par Henri Guaino, le conseiller du président de la République qui a été l’un des moteurs de cette Union pour la Méditerranée et qui m’a montré point par point quels étaient les sujets qui avançaient concrètement. Cela veut dire que même si c’est un peu complexe sur le plan politique, dans la réalité, nos pays travaillent sur les quelques grandes priorités qui ont été arrêtées.

Alors faut-il se désoler d’un côté, se réjouir de l’autre ? Je suis d’accord avec vous, si j’avais une baguette magique, je ferais en sorte que nous accélérions très très vite parce que je crois qu’il s’agit d’une nécessité absolue. Mais dans un ou deux ans, quand on se penchera sur le cycle que nous venons de connaître, je crois que l’on verra quand même que nous avons posé ensemble les fondations d’une construction essentielle.

Question : Il reste une étape à franchir en France avant d’appliquer l’accord sur le développement solidaire.

Le ministre : Notre accord global sur les flux migratoires.

Question : Ne pensez-vous pas que les vagues de licenciements et leur incidence sur la politique intérieure française pourraient entraver ou du moins ajourner la ratification de cet accord ?

Réponse : Non, non, non, non. Pardonnez-moi de vous interrompre, je réponds tout de suite à cette question. Non, il n’y a pas de problème de principe sur la ratification de nos accords. C’est uniquement un embouteillage de l’ordre du jour de l’Assemblée nationale lié au cycle de réformes que nous connaissons depuis près de deux ans en France. Pour parler clairement, ni la majorité, ni l’opposition ne souhaitent remettre en cause ces accords. Ce n’est pas un sujet de débat politique en France. Il s’agit uniquement d’un problème calendaire.

Question : Je voudrais savoir si les transferts d’argents opérés par les travailleurs immigrés ont fait l’objet d’un débat avec les responsables tunisiens et s’il y a une coordination autour de la diminution de ces transferts du fait de la récession, sachant qu’ils représentent en Tunisie la deuxième source de devises après le tourisme ?

Réponse : Cela n’a pas fait l’objet de nos discussions hier. Peut-être que nous aurions dû mais il se trouve que nous n’en avons pas parlé. Cela ne serait préoccupant que si la situation économique engendrait une diminution tangible des transferts d’argent par les migrants dans leur pays d’origine, en l’occurrence la Tunisie.

Pour ce qui est de la France, les choses sont simples : nous ne contestons pas la légitimité de ce retour. Nous entendons même le faciliter et nous travaillons, notamment avec la Banque africaine de développement, avec un objectif de baisse du coût des transferts. Nous avons facilité la création d’un site internet qui permet aux migrants d’avoir des éléments de comparaison. Là encore, il n’y a pas de débat de notre côté sur ce point.

Maintenant, que l’on puisse avoir conjoncturellement des difficultés parce qu’un certain nombre de migrants ayant des préoccupations légitimes de pouvoir d’achat réduisent légèrement leurs transferts financiers, c’est possible. Quoi qu’il en soit, premièrement nous n’en avons pas parlé ; deuxièmement la France accepte et veut faciliter le désir légitime des migrants d’aider leur famille.

Question : Monsieur le Ministre, apparemment, sur le court terme, il y a une symbiose entre les gouvernements français et tunisien vis-à-vis de compétences spécifiques dans certains métiers où la Tunisie a des difficultés pour employer certains de ses jeunes. Est-ce qu’il y a eu des discussions sur le moyen et le long terme et est-ce que les intérêts des deux parties sont convergents ?

Réponse : Nous n’avons pas beaucoup travaillé sur le moyen et le long terme si ce n’est à propos de ce que je disais : la France veut accueillir plus d’étudiants étrangers sur son sol ; la France veut faciliter la migration de circulation ; la France veut développer ce que nous appelons les cartes "compétences et talents". C’est-à-dire qu’un certain nombre de jeunes déjà formés viennent trois ans maximum, éventuellement renouvelables une fois, pour enrichir leur première ou leur deuxième expérience mais avec un projet de retour dans le pays d’origine.

Il nous semble que c’est une conception moderne et équilibrée de l’immigration : faciliter l’accueil dans notre pays, ce qui permet de tirer parti de compétences dont nous pouvons avoir besoin dans un certain nombre de secteurs ; favoriser l’expérience d’un certain nombre de jeunes professionnels qui ont besoin d’enrichir leur curriculum vitae avec une première expérience en Europe, notamment en France, soit pour connaître d’autres contextes professionnels, soit pour acquérir des outils qu’ils n’auraient pas instantanément dans leur pays d’origine, mais avec l’idée que c’est quelque chose de provisoire et qu’il doit y avoir dès le départ un projet de réinstallation.

Cela me paraît d’autant plus intéressant que l’Europe est souvent accusée de deux choses contradictoires : soit de fermer ses frontières - et j’ai essayé tout à l’heure de montrer que c’était faux -, soit, paradoxalement, de piller les cerveaux lorsqu’elle fait venir sur son sol un certain nombre de personnes compétentes.

L’idée de cette migration de circulation avec retour dans le pays d’origine me paraît quelque chose de mutuellement bénéfique qui permettra aux pays d’émigration de conserver leurs élites, au sens plein et positif du terme, mais après un enrichissement de leur formation et de leur expérience.

Question : Je souhaitais poser une question sur une clause de l’accord sur les flux migratoires qui concerne la réadmission des émigrants clandestins. Est-ce que les Tunisiens se sont engagés à reconnaître et à réadmettre les clandestins ? Quelles sont les modalités pratiques de la mise en oeuvre de cette clause de l’accord ?
_ J’aimerais également savoir pour quelle raison ce type d’accords a du mal à aboutir avec d’autres pays comme le Mali ? J’aimerais enfin savoir s’il existe une approche régionale. Au stade où nous en sommes, il existe des accords bilatéraux dans le cadre d’une doctrine communautaire européenne mais existe-t-il au niveau du Maghreb une tendance vers des accords régionaux dans la mesure où c’est toute la côte méditerranéenne qui sert de point de départ aux clandestins ?

Réponse : Sur les réadmissions, nous en avons très peu parlé hier. Elles font effectivement l’objet de l’accord. Nous n’en avons quasiment pas parlé hier avec les autorités tunisiennes parce que les choses se passent normalement, sans difficultés. Comme il n’y avait pas de problèmes spécifiques, nous sommes passés très vite sur cette question.

Sur le Mali, je vais être prudent et circonspect puisque j’y étais la semaine dernière, vendredi et samedi, et nous avons décidé avec le président du Mali, M. Amadou Toumani Touré, de relancer le processus de discussion en vue d’un accord. J’étais allé le voir sans apporter de "non papier", comme disent les diplomates, sans nouvelle proposition d’accord à négocier. J’étais allé l’écouter, lui faire part de nos analyses et de nos préoccupations et écouter les siennes. Cela s’est passé dans un très bon état d’esprit. Le Président m’a dit qu’il était prêt à ré�ouvrir les discussions avec la France. Nous sommes en train de constituer deux groupes de travail et nous accueillerons probablement la délégation malienne d’ici un mois, au ministère, à Paris.

Je ne peux pas vous dire là ce que nous nous sommes dit puisque nous avons convenu que nous ne rendrions pas compte de la teneur de notre entretien. Simplement, je suis parfaitement conscient des contraintes qui pèsent sur le Mali qui a des ressortissants assez nombreux en situation irrégulière sur notre sol et qui par ailleurs bénéficie de retours financiers proportionnellement beaucoup plus importants que la Tunisie. Pour parler clairement, les transferts financiers des émigrés représentent un volume beaucoup plus important dans le produit intérieur brut du Mali que dans celui de la Tunisie.

De l’autre côté, le président du Mali sait – et d’ailleurs il ne l’a pas discuté – que la politique migratoire européenne, qui repose sur le trépied immigration légale / lutte contre l’immigration clandestine et ses filières / développement solidaire, est un pacte qui lie tous les pays européens, qui exclut toute régularisation collective ou générale et que les Européens se sont mutuellement engagés à ne faire que des régularisations dites "au cas par cas".

Quand vous avez des personnes qui connaissent les contraintes et les préoccupations de l’autre partie et qui essaient d’être de bonne foi, il existe peut-être une petite voie étroite, escarpée, sur laquelle elles peuvent essayer de s’engager.

Je n’ai pas de réponse sur l’approche régionale puisqu’il existe une politique européenne et qu’ensuite chacun de nos pays essaie de passer des accords bilatéraux. Ce qui va faire l’objet d’une approche "globale", c’est d’abord la question de l’asile, qui ne concerne pas la Tunisie, sur laquelle l’Europe va essayer d’établir une doctrine progressivement harmonisée ou mise en convergence.

Deuxième chose, nous allons coopérer dans le renforcement de la lutte contre les filières du crime. Je veux attirer votre attention sur quelque chose qu’il faut dire à nos opinions publiques. Nous allons le dire avec force en Europe et de façon de plus en plus accentuée. C’est que l’immigration clandestine et ses filières n’ont plus rien à voir avec ce que cela pouvait représenter par le passé. Ce n’est pas la personne qui vit en Europe et qui cherche à faire venir son oncle ou son cousin, etc. Là, maintenant, nous sommes face à des filières mafieuses qui se sont organisées, qui investissent des moyens financiers colossaux, qui demandent des sommes extrêmement importantes et nous sommes en train d’assister à des connexions de plus en plus étroites et parfois à des fusions avec d’autres filières qui sont des filières de proxénétisme, des filières de la traite humaine, des filières de la drogue.

Ce qui me frappe, pour être allé au Mexique il y a trois semaines, un mois ; en Afrique il y a quelques jours ; pour avoir discuté avec les collègues européens et hier avec votre Premier ministre, c’est que tous continents confondus et quel que soit notre statut au regard des migrations, nous faisons tous le même diagnostic. Nous avons tous cette préoccupation : comment allons-nous lutter contre ces filières criminelles ? Cela appellera effectivement de nouvelles réponses qui nous permettront, je l’espère, d’éviter des drames absolus comme celui que vous évoquiez tout à l’heure qui nous émeut profondément. On se dit qu’il n’y a pas d’autre solution qu’une très grande détermination dans la lutte contre les filières du crime.

Je vous remercie beaucoup pour cette rencontre.

Dernière modification : 24/03/2011

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