Conférence de presse de M. Michel Barnier

Conférence de presse de M. Michel Barnier,
Ministre de l’Agriculture et de la Pêche.
(Tunis, le 27 octobre 2007)


Bonjour à chacun et chacune d’entre vous.

Je crois que c’est la première fois qu’un ministre français visite ce salon de l’agriculture. Il était temps parce que j’ai été franchement très impressionné. J’ai vu beaucoup de manifestations agricoles ou agroalimentaires et je suis très impressionné par la diversité et la cohérence de ces stands, de voir des exploitations plus ou moins grandes, et parfois assez petites, présentes avec beaucoup de professionnalisme et de disponibilité. Et je voudrais donner un coup de chapeau à tous les promoteurs et les animateurs du SIAMAP parce que je crois que ces manifestations sont très importantes pour un pays où l’agriculture compte en tant qu’activité économique et en termes d’emploi car c’est près de 30% de la population qui est concernée. Et il y a, pour la Tunisie, des potentialités importantes de production et d’exportation. Donc, le premier message, c’est que je suis franchement très impressionné.

Non seulement je suis très content d’être venu - d’être revenu - en Tunisie, mais je suis très impressionné par la qualité et la diversité de ce que j’ai vu ce matin, un peu trop rapidement naturellement.

Le deuxième point, c’est que je suis très heureux de revenir dans votre pays pour confirmer la sincérité et la solidité du lien entre la Tunisie et la France. J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer ce sentiment dans d’autres fonctions, quand j’étais ministre des Affaires étrangères. Il y a trois ans, le président Ben Ali m’a fait l’honneur de me recevoir et je suis content, dans une autre fonction, de poursuivre, d’intensifier et de décliner cette relation particulière entre nos deux pays, appuyée sur une longue histoire mais aussi appuyée sur des raisons d’avenir.

C’est donc mon troisième point : le président de la République française, Nicolas Sarkozy, avant d’être élu et depuis qu’il est élu, dit son attachement à un projet qu’il veut construire, non tout seul mais avec nos partenaires européens et avec tous les pays du Bassin méditerranéen, à travers une Union méditerranéenne.

Dans le domaine dont j’ai la charge aujourd’hui, l’agriculture et la pêche, je vais travailler, comme le souhaite le président Sarkozy, à la dimension agricole de cette idée d’Union méditerranéenne. C’est aussi pourquoi cette visite était importante pour moi, dans l’idée de bien voir comment, du côté de l’Europe – vous savez que j’ai été commissaire européen, je dis souvent que je suis passionnément patriote et définitivement européen –, à travers les programmes de coopération et de voisinage, à travers MEDA ; comment, d’un point de vue bilatéral, nous pouvons affronter l’avenir ensemble. Un avenir qui est – vous en parliez Monsieur le Ministre ce matin – à la fois passionnant et difficile. Passionnant pour la production agricole puisqu’on voit bien qu’il va falloir produire plus et mieux pour nourrir.

Vous savez qu’en 2050, c’est-à-dire après-demain, il y aura neuf milliards d’habitants sur notre planète et le calcul que nous avons fait en France, c’est qu’il faudra multiplier par deux l’offre alimentaire. Il va donc falloir produire plus, pour relever le défi alimentaire et le défi démographique qui vont ensemble.

Produire mieux aussi, c’est-à-dire avec de nouvelles pratiques, en faisant attention à la consommation d’eau, un bien qui sera de plus en plus rare, et à utiliser moins de produits chimiques ou plutôt sanitaires. J’ai été frappé tout à l’heure par beaucoup d’exposants qui sont déjà dans ces nouvelles pratiques : culture raisonnée ou agronomique.

Nous avons donc bien mesuré cela, comme vous-même le mesurez en ce moment. Je pense aux conclusions du Grenelle de l’environnement, une grande conférence. C’est la première fois dans mon pays que, sur cette question du développement durable, on a un grand débat pendant trois mois, conclu par une série de décisions du chef de l’État qui intéressent notamment l’agriculture. Produire plus et mieux, il faudra notamment le faire pour faire face à l’augmentation du prix des produits alimentaires et des matière premières. Je lisais vos journaux, ce matin en me levant, et je voyais la place que vous consacrez à ce problème de l’augmentation du prix des matières premières avec ses conséquences en chaîne sur l’élevage ou sur l’alimentation, même s’il y a des outils de stabilisation, comme vous en avez vous-mêmes du point de vue du gouvernement, et comme nous-mêmes devons en créer en Europe dans le cadre de la politique agricole commune.

Tous ces défis, Monsieur le Ministre, je suis venu vous dire ma disponibilité pour qu’on les aborde ensemble. Je pense qu’on est plus forts ensemble que chacun chez soi ou chacun pour soi. Je vous remercie donc beaucoup de votre accueil. J’ai été encore une fois très heureux et impressionné. Je vois aussi, du point de vue de l’Europe et de la Tunisie, du point de vue de la France et de la Tunisie, des projets de coopération – nous avons des jumelages dans le domaine de la coopération phytosanitaire ou de la coopération vétérinaire – pour nous aider à produire plus.

Comme vous le savez peut-être, j’ai été président de la Savoie, une région des Alpes, pendant dix-sept ans. C’est de cette région qu’est originaire la race tarentaise – ou race tarine -, l’un des premiers projets de coopération agricole, en matière d’élevage, dans les années 50, entre la Tunisie et la France. Et j’ai été très heureux de saluer les vaches tout-à-l’heure, de très belles vaches que vous avez là. C’est une race qui a une très belle robe et de très beaux yeux.

Enfin, je suis très heureux de donner un contenu humain, personnel, à cette coopération que nous allons intensifier dans les temps qui viennent.
Je suis prêt à répondre à vos questions.

Question : Pourrait-on avoir des détails sur les implications du projet d’Union méditerranéenne au niveau de la coopération tuniso-française ?

Réponse : Avant de prendre des décisions, il faut faire une photographie, il faut comprendre. Nous sommes au gouvernement depuis quatre mois et le président de la République vient de présenter ce projet. Du côté français, nous allons mettre en place une mission avec l’Ambassadeur à temps plein sur cette question, une équipe pour bâtir le projet parce que ce n’est pas un projet franco-tunisien, ou tuniso-français. C’est un projet européen avec tous les pays du Bassin méditerranéen. Il faut donc que nous élaborions une sorte de pré-projet et que nous le proposions à nos partenaires. Ce projet, il faut le faire partager par les 26 autres pays de l’Union européenne. C’est un long travail.

Maintenant, il faut que ce projet ait une dimension agricole et de pêche. Beaucoup de raisons nous y incitent. La Méditerranée ne nous sépare pas mais elle est entre nous. Il y a beaucoup de pêcheurs, tunisiens, français, italiens et d’autres sur cette mer ; il y a des coopérations anciennes et nouvelles. Je vais moi-même désigner une mission dans les semaines qui viennent pour réaliser la photographie de ce que l’on fait déjà, en matière agricole, de la nature de nos échanges dans le cadre de l’Accord d’association. Il y a un accord d’association entre la Tunisie et l’Europe depuis 1995 : est-il rempli, doit-il être actualisé, comme je le pense ? Quelle est la nature des flux, des productions qui sont échangées ?

Et puis, il y a les demandes qui seront faites par les autorités tunisiennes, les propositions qui seront faites du côté français, il y a des projets de coopération dans les grandes cultures, dans le domaine de l’huile, dans la recherche, dans l’élevage.

Dans les mois qui viennent, je voudrais avoir une évaluation de ce que nous faisons déjà avec tous les pays du Bassin méditerranéen. Je vais me rendre en Libye ce soir et je continuerai à visiter un par un chacun des pays du Bassin méditerranéen pour trouver sur quoi appuyer cette coopération.

Je suis sûr qu’il doit y avoir dans ce projet d’Union méditerranéenne un volet de développement agricole et rural et que les crédits européens doivent s’orienter vers le soutien de ce développement agricole. Je ne peux pas être plus précis aujourd’hui puisque ce projet débute. L’engagement politique que je prends, c’est de donner un volet agricole et de pêche à cette Union méditerranéenne.

Question : En matière de coopération, peut-on avoir une idée des techniques qui sont appliquées en Europe, notamment en France, et qui tiennent compte du respect de l’environnement et de l’économie d’énergie. Est-ce que les professionnels tunisiens peuvent bénéficier de ces techniques ? Jusqu’à quel point ? Est-ce qu’elles nécessitent des fonds particuliers et une formation ?

Réponse : Bien sûr Madame, elles nécessitent pour nous comme pour vous de la formation. On a déjà deux coopérations qui sont soutenues par l’Union européenne, en matière vétérinaire et phytosanitaire.

Le contrôle des produits est très important. J’ai dit au Ministre ce matin que nous allions, du côté de l’UE, renforcer le contrôle des normes environnementales et phytosanitaires pour que les produits qui rentrent en Europe respectent les normes que nous nous imposons à nous-mêmes. Ces nouvelles dispositions, cette réglementation que nous allons renforcer au niveau européen, je l’appelle la concurrence équitable, La concurrence est normale mais il faut qu’elle soit loyale ! Il faut donc que les normes soient identiques, d’abord pour les consommateurs mais aussi pour ceux qui produisent. Cela veut dire que tous les pays qui veulent exporter vers l’Union devront faire cet effort de mise aux normes.

Je pense donc qu’il y a là un champ de coopération technique, si vous le souhaitez. Encore une fois, je ne cherche pas à donner des leçons mais à apporter une expertise par l’échange de pratiques et de formations.

Ensuite, dans le cas du Grenelle de l’environnement, la conférence qui vient de se conclure, toute la société française va prendre un virage. C’est une vraie révolution que nous engageons, une nouvelle manière de consommer, de produire, de transporter puisque toutes les activités polluantes seront progressivement pénalisées.

L’agriculture a été très présente durant cette conférence, de manière active, positive, et nous allons faire de grands efforts, notamment en matière de recherche. Et je suis prêt à ce que l’on partage cette recherche, d’autant plus que nous avons des raisons de le faire. Il y a déjà des chercheurs français qui travaillent avec des chercheurs tunisiens, par exemple sur le stress hydrique, conséquence du réchauffement climatique. Comment et que va-t-on produire dans vingt ans, avec le réchauffement climatique ? Et même dès maintenant ?

Vous pouvez nous apporter quelque chose et c’est réciproque. Les problèmes de réchauffement climatique que vous connaissez déjà vont arriver chez nous. Moi, je suis favorable, dans le cadre de l’Union méditerranéenne et dans le cadre de la coopération bilatérale entre la Tunisie et la France, au fait de mettre un fort accent sur toute la coopération en matière de nouvelles pratiques agronomiques et de recherche, à la fois pour faire face au changement climatique et pour améliorer les pratiques agricoles afin qu’elles soient plus respectueuses de l’environnement.

Car c’est une stratégie massive dans laquelle nous allons accentuer nos efforts, en France. Et je serai le ministre de l’Agriculture durable et d’une Pêche durable. Ce sont des sujets sur lesquels je suis très engagé. J’ai été ministre de l’Environnement, j’ai écrit plusieurs livres sur ce sujet. Ce ne sont pas seulement des mots.

Quelquefois, on me demande en France si ce n’est pas trop difficile d’être ministre de l’Agriculture et de s’occuper d’environnement. Écoutez, franchement, qui est-ce qui travaille plus avec la terre, avec l’air, avec la mer que les paysans ou les pêcheurs ? Qui ? Donnez-moi un exemple d’ouvrier, si je puis dire, ou d’ingénieur qui travaille plus que les paysans avec la terre et la mer ! Il n’y en a pas. Ce sont donc les premiers concernés par les conséquences du changement climatique.

Évidemment, quand on a voulu produire plus on a utilisé des pratiques d’intensification ! Moi je veux être le ministre de l’Agriculture productive mais pas productiviste ; ne vous y trompez pas. Nous pouvons partager cela et nous allons partager cela.

Question : Vous avez évoqué l’augmentation de la population mondiale qui va nécessiter un doublement de la production. Mais dans la situation actuelle, on voit ce qu’on peut nommer des puissances agricoles qui jettent leur surproduction à la mer ou qui la détruisent, alors qu’elle pourrait nourrir au moins 500 millions d’êtres humains, d’après les altermondialistes !

Réponse : Monsieur, je ne sais pas de quelle époque vous parlez mais je suis ministre depuis quatre mois. Je suis un homme politique français assez ancien et j’ai connu des périodes de surproduction où l’on jetait et détruisait mais je n’en connais pas beaucoup depuis quelques temps. Aujourd’hui, on ne détruit pas de surproduction, en tous cas pas en Europe. Nous, nous ne sommes pas en période de surproduction actuellement. Nous manquons de matières premières et c’est ce qui explique les prix. Nous manquons de lait. Il y a d’autre productions, dans les filières d’élevage où il peut y avoir des problèmes, comme avec le porc ou le veau de boucherie, mais on n’est plus dans une période de surproduction en France.

Maintenant, si on produit plus, il faut des outils de régulation et de stabilisation des marchés. Nous allons commencer à réfléchir à la future politique agricole commune, pour 2013 et après 2013. En Europe, c’est tous les sept ans que la politique européenne est redéfinie. Nous sommes dans la période 2007-2013 et nous commençons à travailler sur la future politique agricole. Et nous voulons créer des outils de stabilisation, simplement pour éviter que l’alimentation des gens soit à la merci de la spéculation internationale.

Question : Est-ce que vous pouvez nous parler de la coopération entre la France et la Tunisie ?

Réponse : L’Ambassadeur ou les services responsables peuvent décrire les projets de coopération qui sont en cours. Nous, on n’a pas le temps d’entrer dans les détails de cette coopération mais il y a notamment tout ce qui touche au stress hydrique et aux pratiques agronomiques. Vous pouvez interroger l’Ambassadeur et je peux vous donner une fiche sur ce que nous faisons déjà mais je pense que nous devons augmenter fortement la coopération en matière de recherche agronomique. Je suis sûr de cela et nous allons le faire.

Question : Vous avez évoqué au cours du Forum la nécessité de revenir sur certains volets relatifs à l’agriculture dans le cadre de l’Accord d’association. Est-ce que vous pouvez préciser davantage ?

Réponse : Non, je ne peux pas préciser parce que cela fait l’objet d’un dialogue que nous avons avec les autorités tunisiennes du côté de la Commission européenne qui mène des négociations.

Mais vous aviez par exemple autour de la table, tout à l’heure, une entreprise française qui a créé 250 emplois en Tunisie pour faire pousser des salades, non pas tellement pour le marché tunisien mais pour quatre pays européens, notamment l’Angleterre, les Pays-Bas et la France. Cette entreprise disait que ce qui la pénalise pour exporter les salades fabriquées en Tunisie vers l’Union européenne, ce sont les taxes qu’elle paie. Cela, c’est l’Accord d’association. Elle veut donc faire baisser les taxes. Cela fait deux ans qu’elle essaye. J’espère qu’il est là, le monsieur qui s’occupe de cette entreprise ! Il va être très content parce qu’il va comprendre que j’ai bien entendu ce qu’il disait ! Cela fait deux ans qu’il essaye de faire baisser les taxes et qu’il n’y arrive pas parce que l’Accord d’association a prévu en 1995 un niveau de taxes sur les salades et les produits maraîchers. Et on lui répond qu’il y a de l’autre côté des taxes tunisiennes qui ne baissent pas.

C’est donc ce qu’il faut renégocier. Je crois que c’est l’intérêt commun, produit par produit, et pas seulement les produits agricoles. Il y a les produits des services et les produits industriels. Il faut que la Tunisie fasse des efforts et que l’Europe fasse des efforts pour baisser globalement les barrières douanières.

Je n’ai pas en tête tous les sujets mais il y a par exemple une difficulté du côté européen vis-à-vis de la Tunisie pour les services. Et puis vous, vous avez des demandes sur les produits agricoles. Mais ce sera gagnant/gagnant. Sinon, c’est bloqué ! On a donc intérêt à discuter et pas trop tard.

Dernière modification : 19/04/2010

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