Conférence de presse de M. Xavier Darcos

Résidence de France,
le 9 février 2009.

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Je voudrais faire un petit point sur cette visite rapide, mais cependant extrêmement dense, qui n’est d’ailleurs pas complètement terminée et qui a eu plusieurs aspects.

Je répondais d’abord à l’invitation de mon collègue et ami le ministre de l’Éducation et de la Formation tunisien, M. Hatem Ben Salem, avec lequel j’avais déjà correspondu. Nous avions eu des échanges et il m’avait proposé de venir lui rendre visite pour que nous puissions travailler ensemble. C’est donc d’abord une réponse à son invitation et cela nous a permis d’avoir des entretiens assez riches sur lesquels je vais revenir.

J’ai eu l’honneur d’être reçu aussi par le Premier ministre, M. Mohamed Ghannouchi. Nous nous sommes vus ce matin assez longuement et nous avons pu faire un tour d’horizon sur les questions de coopération entre nos deux pays, d’abord dans le domaine qui me concerne et puis nous avons élargi la conversation à des sujets beaucoup plus politiques et beaucoup plus généraux.

Je fais trois observations sur ces deux rencontres. La première, c’est qu’il y a entre la France, et la Tunisie - et spécifiquement depuis deux ans maintenant - beaucoup de convergences sur le plan politique ou géopolitique. Nous analysons la situation du monde de la même façon ; les problèmes qui se posent à nous sont souvent comparables - c’est d’ailleurs vrai dans le domaine de l’éducation – et nous encourageons les mêmes coopérations.

Je pense par exemple à l’Union pour la Méditerranée qui traverse une période difficile à cause des événements de Gaza. Mais tout le monde considère des deux côtés de la Méditerranée, à Tunis comme à Paris, que l’espace méditerranéen reste un espace essentiel pour penser des politiques de coopération et des stratégies communes face au reste du monde, dans les années qui viennent.

Cela est également vrai de ce que nous appelons classiquement le 5+5, cette idée que cinq pays européens - dont Malte - et les cinq pays les plus proches de la Méditerranée du côté Maghreb - c’est-à-dire l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Libye et la Mauritanie - puissent avoir ensemble des politiques de rapprochement.

Nous avons envisagé un certain nombre de réponses dans ce domaine. Je vais y revenir lorsque je parlerai des questions d’éducation. Mais fondamentalement, cette visite avait trait à des questions éducatives. Trois priorités se dégagent, d’ailleurs formulées dans le relevé de conclusions que j’ai signé tout à l’heure avec M. Ben Salem.

La première, c’est la question de la formation technique, technologique ou professionnelle qui est absolument centrale et qui doit être mieux développée, mieux valorisée. Nous avons évoqué avec le ministre tunisien un certain nombre de pistes pour rapprocher nos systèmes ou pour collaborer dans le domaine des rapprochements avec les entreprises, des protocoles de formation dans le domaine professionnel, etc.

Le deuxième point que nous avons évoqué est la question de l’employabilité. Comment faire en sorte que nos formations débouchent sur l’emploi et sur quel emploi ? Voilà pourquoi je me suis rendu par exemple dans un centre de formation professionnelle, le Centre sectoriel de formation en habillement. Là, on voit des étudiants qui se forment à des métiers débouchant immédiatement sur l’emploi et qui utilisent du matériel extrêmement moderne.

Troisième point, nous nous sommes interrogés sur la manière de rendre nos collaborations opératoires et nous avons pensé que la meilleure solution était de mettre en place des échanges entre les académies et les gouvernorats. Il y en a déjà mais nous avons assisté ce matin à la signature d’une convention entre l’académie de Besançon et le gouvernorat de Nabeul. D’autres académies françaises – celles de Nantes, de Lille, de Créteil, de Bordeaux – sont volontaires pour créer des coopérations avec telle ou telle partie du territoire tunisien. Ce sont des choses qui se préciseront plus encore.

C’est ce qui est dans l’accord mais nous avons pensé qu’il fallait aller encore plus loin, en particulier dans deux domaines. D’une part, la formation des maîtres. Je me suis rendu tout à l’heure au Centre de formation des formateurs et nous avons vu là un centre extrêmement efficace. Nous avons parlé avec les inspecteurs qui étaient là de la manière de collaborer plus étroitement avec la France, même s’il y a déjà des collaborations avec l’ESEN, notre école des cadres de l’éducation nationale ; avec le CNED, le Centre national d’enseignement à distance ; peut-être aussi le CIEP, le Centre international d’études pédagogiques. Il y a déjà des collaborations mais nous avons pensé que nous pourrions aller plus loin.

L’autre et dernier sujet, c’est la technologie, l’informatique, l’environnement numérique. Nous considérons qu’il s’agit d’un enjeu majeur. M. Hatem Ben Salem est très intéressé par ces questions : tableau blanc interactif, utilisation d’internet pour accéder à des savoirs, académie numérique, etc. Nous avons considéré qu’il fallait que nous donnions un signe. Voilà pourquoi nous allons proposer ensemble à nos partenaires qu’avant la fin de l’année 2009 nous fassions une réunion du 5+5 au travers de l’éducation. Que les cinq ministres du Sud et les cinq ministres du Nord se retrouvent à Paris, ou plutôt à Biarritz, autour du sujet des nouvelles technologies, de l’informatique et de la numérisation dans leurs applications scolaires de façon à amorcer tout de suite un projet tout à fait clair et lisible.

Je voudrais juste ajouter que, comme tous les visiteurs qui viennent en Tunisie, nous sommes frappés par l’investissement extraordinaire que ce pays a réalisé dans le domaine scolaire : une scolarisation quasiment universelle, gratuite, obligatoire, avec des outils très performants et avec une constante rénovation des moyens accordés au dispositif global. J’ai d’ailleurs observé que la Tunisie consacrait en gros 7,5% de son PIB à l’éducation nationale, ce qui est plus que la France. C’est un choix majeur qui enracine évidemment la Tunisie dans la stabilité et dans des valeurs partagées. J’ai donc beaucoup d’admiration pour ce qui est fait ici et je crois que je ne suis pas le premier à le dire.

Question : Je suppose que votre visite tend à préparer celle du Premier ministre prévue en mars. Est-ce que des choses concrètes ont été préparées pour être convenues à l’occasion de la visite de François Fillon ?

Réponse : Comme je vous l’ai dit, ma visite s’inscrit dans un contexte de relations politiques accélérées et, je dirai, au zénith. Le président de la République française est venu récemment ; M. Ben Ali a été reçu en France aussi au cours de l’année 2008 ; le Premier ministre tunisien est venu à Paris. Les relations sont donc intenses, le Premier ministre français envisage en effet de venir bientôt en Tunisie et ma visite n’est qu’un élément de cet ensemble. La précédente visite d’un ministre français de l’Éducation remonte, je crois, à 1996. Ce n’est quand même pas tous les jours ! Le fait que je sois venu s’inscrit évidemment dans ce contexte et nous avons signé ensemble ce relevé de conclusions qui représente effectivement un chapitre de la coopération franco-tunisienne qui pourrait être évoqué lors de la visite du Premier ministre.

Question : On remarque en Tunisie un recul de la langue française et du niveau de français. Avez-vous envisagé avec la Tunisie un programme pour renforcer la langue française dans notre pays ?

Réponse : Tout à fait. Nous en avons parlé au cours de nos entretiens avec le ministre. Le président du CENAFFE, le Centre national des formateurs en éducation dans lequel je me suis rendu, est lui-même président de l’Association des professeurs de français en Tunisie. Nous avons donc parlé en connaissance de cause de ces sujets. Bien entendu, nous sommes là pour apporter un soutien à l’enseignement du français en Tunisie, en encourageant les échanges, en proposant une mobilité de nos enseignants, en proposant des formations à ceux qui le souhaitent et il y a dans le relevé de conclusions des propositions pour avancer plus vite dans ce domaine.

Je crois cependant, d’après ce que j’ai lu, que la reprise de l’enseignement du français est perceptible. Il y a en Tunisie une initiation assez rapide et un enfant qui arrive en fin de scolarité aura suivi 1800 heures de français. Un petit français qui fait de l’anglais aura suivi 800 heures, soit moins de la moitié.

La formation initiale et continue en français n’est donc pas absente. Elle peut simplement peut-être progresser en qualité, ce à quoi nous allons veiller.

Question : Avez-vous évoqué avec le ministre tunisien les avantages dont peuvent bénéficier les Tunisiens qui étudient en France ? Pourront-ils travailler après leurs études ?

Réponse : Nous avons évoqué deux sujets de cet ordre. Le premier qui est la question très complexe de la co-validation, c’est-à-dire la reconnaissance mutuelle de diplômes et de formations professionnalisantes. C’est un sujet sur lequel la Tunisie a tout intérêt à avancer avec nous parce nous-mêmes, Français, sommes dans une stratégie de co-validation globale avec les pays européens. À moyen terme, tous les pays de l’Union européenne reconnaîtront mutuellement leurs diplômes. Et si la Tunisie, par exemple, élabore avec nous des co-validations des diplômes du supérieur, ces diplômes seront réputés valables dans tous les pays d’Europe.

C’est donc un sujet que nous avons évoqué, de même que l’accueil des diplômés tunisiens en France. Il n’y a pas de raison que les cadres tunisiens n’aient envie de se tourner que vers les pays du Golfe, d’autant que nous avons en France des besoins, notamment en matière d’ingénieurs ou dans le domaine de la technologie. Il y a des secteurs dans lesquels les Tunisiens peuvent intégrer au moins provisoirement le marché français.

L’Ambassadeur : Précisons que nous avons signé en avril 2008 un accord sur la gestion concertée des migrations et le développement solidaire. En ce qui concerne les étudiants tunisiens en France, cet accord va plus loin que la loi française dans la mesure où leur titre de séjour peut être prolongé d’un an pour rechercher un emploi et acquérir une première expérience professionnelle. Puis dès lors qu’ils ont trouvé un emploi correspondant à leur diplôme, l’autorisation de séjour et de travail leur est accordée automatiquement.

Et la co-validation dont parlait le ministre permettra cette circulation des compétences telle qu’elle est souhaitée par la partie tunisienne.

Question : Quelles sont les difficultés rencontrées par la Tunisie dans ce domaine ?

Réponse : Ce sont des difficultés techniques. C’est extrêmement sophistiqué que d’arriver à faire que des diplômes délivrés dans un pays soient reconnus dans un autre, en particulier pour les diplômes professionnels. Nous l’avons vu avec les Européens car nous y avons travaillé pendant plusieurs années. Il existe maintenant un dispositif appelé ECVET (European credit for vocational education and training) qui fait que lorsque vous avez un début de formation professionnelle dans tel pays de l’Union, vous pouvez le faire valider dans les autres, en fonction de critères qui sont très compliqués, compte tenu de la variété et de l’immensité du champ concerné. Il s’agit donc d’un travail de rapprochement technique qui doit être fait par nos services, par nos administrations et qui se fera.

Question : En quoi la France peut-elle aider la Tunisie à réformer notre système ?

Réponse : C’est mutuel. Ce n’est pas seulement la France qui peut aider la Tunisie. La Tunisie peut aider la France aussi. Il faut que nous regardions si nos dispositifs de formation professionnelle initiale et continue débouchent sur des diplômes et des compétences que nous puissions mutuellement reconnaître. Comme la Tunisie est elle-même, d’après ce que j’ai compris, en réflexion sur sa filière professionnelle qui est en pleine évolution, nous chercherons - si c’est possible - à faire que cette réforme de l’enseignement professionnel et technologique en Tunisie ressemble à celle que nous avons conduite nous﷓mêmes en France de telle sorte que nos co-validations soient plus simples. Si la Tunisie le souhaite, évidemment, et j’ai l’impression que c’est le cas d’après les discussions que nous avons eues aujourd’hui.

Question : Dans votre introduction, vous avez parlé de l’Union pour la Méditerranée. Mais ensuite, vous nous avez annoncé une réunion des ministres de l’Éducation dans le cadre du 5+5. Est-ce que cela veut dire que l’Union pour la Méditerranée est définitivement plombée par l’affaire de Gaza ?

Réponse : Non, je crois que l’Union pour la Méditerranée est un objectif qui s’impose à moyen et long terme pour nous tous. Personne ne considérera que les pays qui entourent la Méditerranée n’ont pas intérêt à agir ensemble. D’ailleurs, même dans l’affaire de Gaza, ils l’ont démontré. Cependant, des tensions particulières rendent un peu compliquée la mise en place institutionnelle des choses, ne serait-ce que parce qu’il était envisagé qu’un des secrétaires généraux adjoints de l’Union pour la Méditerranée soit un Israélien, ce qui est aujourd’hui un peu difficile à faire admettre à d’autres pays. Sur le plan institutionnel, les choses prennent donc un peu de retard.

Mais cela n’interdit pas pour autant d’avoir des projets qui soient dans la lignée et dans le sillage de ce qui était souhaité par l’Union pour la Méditerranée. Des projets de collaboration, des projets d’échanges, de construction politique commune. Il me semble que le 5+5 le permet. Il s’agit évidemment d’une partie seulement de l’UPM mais une partie importante et, plutôt que d’attendre que les choses s’arrangent sur le plan institutionnel, il est intéressant d’avancer de manière pragmatique, très concrète, et de continuer à nous voir et à faire des politiques ensemble, secteur par secteur.

L’Ambassadeur : J’ajoute deux précisions. La première, c’est que l’Union pour la Méditerranée étant une union de projets, les projets sont à géométrie variable. Ils n’engagent pas tous les pays à la fois. Ce peut être quatre, cinq ou dix pays.

Deuxièmement, à côté de l’Union pour la Méditerranée qui est focalisée sur six grands thèmes, le 5+5 continue d’avoir son existence propre. Nous avons eu à Tunis, il y a quelques mois, le 5+5 du transport et nous sommes en train de préparer le 5+5 des ministres de la Défense ainsi que celui des ministres des Affaires étrangères.

Il y a donc deux exercices qui se recoupent quand la thématique est la même que pour l’Union pour la Méditerranée et qui se distinguent, par exemple sur les questions de défense qui relèvent strictement du 5+5.

Question : Que va apporter dans l’avenir la convention signée entre l’académie de Besançon et le gouvernorat de Nabeul ? Seconde question : vous avez évoqué la priorité donnée à l’informatique. Quelle forme cela pourrait-il prendre ?

Réponse : Il s’agit d’une convention cadre qui évoque des échanges de formateurs, des échanges de professeurs, des stages partagés, des jumelages d’établissements. C’est-à-dire ce qui se passe toujours lorsqu’on organise un partenariat entre deux académies. Vous verrez dans le détail que les choses se présentent de façon assez classique.

Sur le numérique et l’informatique, il y a en fait deux sujets. Le premier sujet concerne les équipements. Petit à petit, les écoles du monde entier, y compris dans les pays émergents et même dans les pays émergents assez pauvres, font le pari d’équiper leurs écoles avec les outils d’aujourd’hui, en particulier avec le tableau blanc interactif. Non seulement parce que cela permet de faire la classe avec des outils correspondant à ce que connaissent les jeunes d’aujourd’hui mais surtout parce que si l’on branche ce tableau interactif sur un haut débit, on peut y faire apparaître tout ce que l’on veut : des images, des films, une sorte de bibliothèque universelle.

Un autre aspect consiste à rendre les jeunes d’aujourd’hui maîtres de ces outils, non dépendants, créateurs ! Dans le cadre de la réforme du lycée qui se poursuit en France, nous souhaitons par exemple créer une option "environnement numérique du travail" dès la classe de seconde parce qu’il faut que les jeunes d’aujourd’hui apprennent à utiliser ces outils, à construire des devoirs, à faire des recherches par eux-mêmes.

Il y a donc un aspect "équipement" et un aspect pédagogique qui seront évidemment examinés lors de la rencontre que nous imaginons organiser bientôt à Biarritz.

Je pense que nous avons fait le tour des questions ? Je vous remercie beaucoup d’être venus.

Dernière modification : 24/03/2011

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