Dîner d’État au palais de l’Élysée

Pour clore la première journée de cette visite en France, le président François Hollande a offert dans la soirée du 7 avril un dîner d’État en l’honneur du président Béji Caïd Essebsi, en présence de nombreux acteurs des relations entre la France et la Tunisie.

Le dîner d’État, figure imposée de la visite d’État, se déroule au palais de l’Élysée. Comme le veut la tradition, les deux présidents ont porté un toast, en prononçant chacun une courte allocution.

François Hollande, Président de la République française

Monsieur le Président, je vous remercie une fois encore d’avoir choisi la France pour effectuer votre première visite d’État depuis votre élection. Nous voulions en effet être les premiers ; les Français veulent toujours être les premiers. Ils n’y parviennent pas toujours, mais ils ont cette prétention. Nous voulions être les premiers à vous dire toute notre amitié pour votre pays, pour votre peuple et pour votre personne.

La Tunisie a toujours eu un temps d’avance. Au XIXe siècle déjà, c’est dans votre pays que le Mouvement réformiste arabe s’est affirmé. Au XXe siècle, la Tunisie du président Bourguiba s’est dotée d’institutions modernes, a procédé à de grandes réformes sociales et a notamment permis que les femmes obtiennent un statut unique dans le monde arabe. Enfin, ces dernières années, la Révolution tunisienne a fait naître l’espérance du Printemps arabe.

Je sais que tout n’a pas été facile depuis 2011. Le dialogue politique a parfois été interrompu. La transition a eu des aventures parfois chaotiques. Et il y a eu des violences, et je pense notamment à l’assassinat de Chokri Belaïd puis de Mohamed Brahmi. Mais les Tunisiens n’ont jamais cédé aux provocations et ont tenu bon. Ils ont voulu se rassembler pour surmonter toutes les épreuves. Aujourd’hui, le résultat est là : la Constitution adoptée en février 2014 a établi une démocratie avec un État de droit qui garantit le pluralisme, qui donne une place aux croyances et qui reconnaît les identités.

C’est à vous, Monsieur le Président, que les Tunisiens ont confié la responsabilité de faire vivre votre nouvelle démocratie. C’est une lourde tâche que vous assumez avec autorité, sagesse et bienveillance, dans la continuité de votre vie que vous avez tout entière consacrée à votre pays. Votre premier combat a été celui de l’indépendance nationale. Votre rencontre avec Habib Bourguiba, à Paris en 1950, a été décisive. Vous avez ensuite exercé d’éminentes responsabilités, ministre de l’Intérieur – tout commence généralement comme ministre de l’Intérieur – ministre de la Défense, ministre des Affaires étrangères. Vous avez également représenté votre pays dans de grandes capitales et notamment ici, en France, où vous avez été ambassadeur en 1970.

À chaque étape de votre vie politique, vous êtes resté un homme libre. C’est ainsi que vous avez été appelé à diriger le premier gouvernement de la Tunisie révolutionnaire en 2011. Je me souviens encore de notre rencontre : alors que je n’étais qu’un candidat et que vous étiez Premier ministre, vous aviez eu la gentillesse de m’encourager, tandis que vous affrontiez déjà des moments très difficiles. Vous avez permis que se tiennent les premières élections libres dans l’histoire de votre pays. Vous-même, respectueux de la volonté populaire, c’est dans l’opposition que vous avez entrepris de rassembler encore, de rassembler toujours et de préparer l’avenir. Vous avez su, depuis votre élection, consolider le consensus et veiller au respect des équilibres politiques en prenant en compte la diversité de la société tunisienne.

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Il y a dix jours, avec d’autres personnes présentes ce soir, nous étions à Tunis et nous marchions ensemble contre le terrorisme après l’attentat du Bardo. Dans cette épreuve au cours de laquelle quatre de mes compatriotes ont été tués, et quelques semaines après les terribles attentats qui s’étaient produits à Paris au mois de janvier où quatre Tunisiens avaient également été tués, les Français ont voulu être à vos côtés, aux côtés du peuple tunisien. Et ils le restent encore davantage aujourd’hui, après l’attaque terroriste au cours de laquelle sont morts quatre soldats tunisiens, ce matin dans la région de Kasserine. Je vous adresse, Monsieur le Président, mes condoléances les plus attristées.

Français et Tunisiens se connaissent bien et partagent de nombreux liens. Près d’un million de personnes sont à la fois françaises et tunisiennes. Il y en a plusieurs – pas toutes ! – rassemblées dans cette salle. 15.000 mille Tunisiens étudient dans les universités françaises, des milliers d’entrepreneurs créent des richesses dans nos deux pays et des dizaines, des centaines d’artistes vont et viennent entre les deux rives de la Méditerranée. C’est ce qui m’a conduit dès 2012, avec Laurent Fabius, à prendre des mesures pour faciliter la circulation entre nos deux pays et notamment pour les jeunes.

La France est aux côtés de la Tunisie. Elle ne donne pas de leçon. La France est un partenaire loyal et elle s’engage dans la durée. Pour la France, le succès de la Tunisie a une importance qui va bien au-delà des frontières de votre pays. Elle concerne toute la région, le monde arabe et, au-delà même, tous ceux qui combattent pour la liberté.

Notre solidarité s’exprime de multiples façons. D’abord, dans la coopération en matière de défense et de sécurité, mais surtout, dans la relation que nous voulons renforcer encore davantage en matière économique. La France est le premier investisseur en Tunisie, le premier client et le premier fournisseur de la Tunisie, et elle entend, Monsieur le Président, le rester.

1300 entreprises françaises emploient 150.000 travailleurs tunisiens. C’est la preuve que les compétences de votre pays sont grandes et que nos entreprises, représentées ici par de nombreux cadres dirigeants, ont confiance dans l’avenir. Cette confiance s’est notamment illustrée dans l’Alliance numérique, c’est-à-dire l’alliance pour le futur, qui rapproche nos ingénieurs et nos entrepreneurs dans les secteurs les plus innovants.

La France mobilisera aussi des moyens financiers pour la Tunisie. L’encours de l’Agence française de développement représente un milliard d’euros et permet d’intervenir dans la quasi-totalité des 24 gouvernorats tunisiens. 500 millions d’euros seront également engagés en faveur du financement des grands travaux d’équipement tunisiens en matière de transport et de transition énergétique, car nous voulons être exemplaires en vue de la COP 21. En termes d’innovation financière, nous avons décidé de convertir 60 millions de la dette tunisienne en projets d’investissements. Sur votre recommandation, ils seront destinés principalement au développement des régions les plus pauvres de la Tunisie, Kasserine, Gafsa, et Sidi Bouzid.

La solidarité est aussi une compréhension de ce qui fait notre richesse, à savoir la culture et l’enseignement, notamment en direction de la jeunesse de nos deux pays. Nous voulons que la langue française puisse être partagée et que la culture soit un trait d’union. J’ai évoqué tous ces artistes – beaucoup sont présents ici – qui, génération après génération, continuent de trouver un public commun en France et en Tunisie.

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Monsieur le Président, notre responsabilité est plus grande encore. Nos deux pays ont vocation à tout mettre en œuvre pour résoudre les crises que connaît votre région, notamment la situation en Libye, dont vous portez un lourd fardeau. Vous recevez plusieurs centaines de milliers de Libyens et vous leur assurez une hospitalité, un accueil, et je veux vous en remercier. À vos frontières, vous faites face à la menace du terrorisme, et nous sommes solidaires, là encore, de ce que vous entreprenez.

Mais nous devons aussi réfléchir à ce que peut être la Méditerranée de demain : un espace de paix, un espace de développement, un espace de progrès. C’est le sens des négociations que nous avons voulu soutenir, et qui vont maintenant engager l’Europe et la Tunisie. En effet, la Tunisie a vocation à pouvoir signer un accord complet d’associations avec l’Union européenne. Par ailleurs, la France assumera la présidence l’année prochaine du Dialogue 5+5, qui rassemble cinq pays du Sud de l’Europe et cinq pays du Nord de l’Afrique. C’est ensemble que nous pouvons définir l’avenir de la Méditerranée, et la France associera la Tunisie à ces réflexions et à ces travaux.

L’amitié entre la France et la Tunisie remonte loin et ira loin. Elle est fondée sur une culture commune, une compréhension commune des crises qui peuvent frapper la région, mais aussi sur l’espace commun que nous avons à organiser, celui de la Méditerranée. Les liens que nous avons sont une chance pour la Méditerranée, et c’est au nom de cette amitié que je veux lever mon verre, Monsieur le Président, et vous dire toute l’admiration que nous portons à votre pays et la confiance que nous lui accordons.

Vive la Tunisie et vive la France !

Béji Caïd Essebsi, président de la République de Tunisie

Ce n’est pas sans émotion, Monsieur le Président, que je revoie la Ville-lumière ! Votre invitation me va droit au cœur. C’est à Paris que j’ai passé une partie de ma jeunesse, lorsque j’étais étudiant à la Sorbonne qui m’honore d’ailleurs aujourd’hui avec l’insigne de docteur honoris causa. C’est aussi ici, Monsieur le Président, que le Président Georges Pompidou m’avait reçu en qualité d’ambassadeur de mon pays auprès de la France. En mon for intérieur, je sens que ce lien est profond.

Ma visite aujourd’hui répond à une conviction, Monsieur le Président, dont je puis dire ce soir qu’elle est partagée. Nous sommes appelés à prendre des engagements relatifs au présent et à l’avenir. Nous traversons un moment de grande fluidité historique. Dans ce contexte volatile où le champ méditerranéen est en crise, les relations de confiance, d’entente et de coopération entre la Tunisie et la France constituent une référence essentielle pour nos peuples et pour l’ensemble de la région.

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La France comprend le sens de la Révolution tunisienne. Notre peuple réalise que l’élan de solidarité que vous apportez, le peuple français et vous-même, envers l’œuvre de redressement entreprise en Tunisie est un engagement qui porte loin. La Révolution tunisienne est porteuse d’espoirs longtemps rêvés, longtemps contrariés ; l’histoire se devait de les honorer.

L’affranchissement des esclaves, le Pacte fondamental qui est, vous l’avez souligné tout à l’heure, une véritable Charte des droits de l’Homme, et en 1861, la première Constitution tunisienne, telle est la Tunisie pionnière. Depuis lors, la revendication d’un Parlement, siège de la souveraineté nationale, était fondamentale.

La Tunisie indépendante accomplit des réformes radicales. Notre politique de réforme institue l’égalité entre l’homme et la femme − et je salue les femmes qui sont autour de cette table et qui doivent au Président Bourguiba l’honneur d’y figurer − la prohibition de la polygamie, le planning familial et la généralisation de l’enseignement avec le maintien des deux langues, l’Arabe et le Français, du cycle primaire jusqu’à l’université. Ces réformes qui illustrent la vision du Président Bourguiba, contribuent à hisser la société jusqu’aux valeurs de notre temps, à accélérer le rythme des évolutions et à forcer l’avenir.

Notre révolution répond également à l’impératif de promotion sociale, d’assainissement et de redressement économique. La justice sociale et l’équilibre régional représentent une priorité absolue pour le gouvernement issu des élections de novembre dernier. Nous avons accompli une part du chemin. Nous sommes aujourd’hui au milieu du gué. Nous avons foi dans la Tunisie de la liberté, de la démocratie et de la justice sociale. Nous sommes déterminés à aller jusqu’au bout parce que tel est le sens profond de la dignité.

J’ajoute que c’est bien à cette fin que je me suis résolu à m’engager de nouveau dans l’action politique. Réussir ce grand dessein, nous en sommes redevables devant notre peuple et devant l’histoire.

Nous avons conscience que la jeunesse en Tunisie est attachée aux plus hautes valeurs, aux plus hauts espoirs et à la réussite de notre expérience. Comment répondre à ces attentes ? À nos yeux, l’enjeu tient d’abord à l’associer aux responsabilités de la gestion de la cité. L’enjeu tient aussi à ouvrir devant la jeunesse la voie infinie du savoir, à l’impliquer d’ores et déjà dans le processus de l’innovation et du changement.

À ce titre, la France et l’Europe constituent pour nous le champ de partenariat le plus propice. L’interpénétration de la jeunesse de part et d’autre de la Méditerranée est un enjeu d’avenir. La Méditerranée a vocation à unir les Méditerranéens, dans le respect de la foi et le respect de l’homme.

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Le terrorisme trouve un terrain propice dans la détérioration de la sécurité régionale. La paix, la stabilité et la sécurité dans notre voisinage, notamment en Libye, dans le Sahel et au Machreq, représentent un enjeu primordial. Dans ce champ où la Tunisie et la France sont directement concernées, la réussite de l’expérience tunisienne est un gage de paix. Notre réussite comptera tout autant, comme un succès de la politique européenne de voisinage. La Tunisie pionnière dans le projet euro-méditerranéen est aussi la première à faire un bond en avant et à accéder à la communauté des États démocratiques.

Cette percée doit être soutenue et menée à bon terme. C’est alors, Monsieur le Président, que Tunisiens et Français se retrouveront comme toujours et que nous pourrons donner tout son sens au concept même de partenariat et à la promesse du Printemps arabe. Pour la première fois, je crois au Printemps arabe. Lorsque j’ai été questionné au G8 au sujet d’une réunion autour du Printemps arabe, j’ai répondu : « Excusez-moi, mais il n’y a pas de Printemps arabe. Il y a un début de Printemps tunisien. Si jamais il se confirme, peut-être pourrons-nous parler de Printemps arabe. »

Nous avons fait du chemin, mais nous sommes au milieu du gué. Nous devons continuer pour atteindre l’autre berge. Mais pour cela, il faut que nous puissions nous retrouver ensemble.

Notre vœu le plus cher, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, mes chers amis, est d’honorer l’amitié de la Tunisie et de la France. Notre souhait est de raffermir notre confiance dans la coopération, l’entente et la solidarité qui nous unissent et de témoigner de notre fidélité aux idéaux communs qui font le progrès de la civilisation et qui font la grandeur des Nations.

Merci pour votre attention. Je vous invite à vous joindre à moi et à lever votre verre en l’honneur du président de la République française, monsieur François Hollande, et de l’amitié tuniso-française.

Dernière modification : 03/02/2016

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