Discours de M. François Fillon à la Cité des sciences

Intervention du Premier ministre de la République française, M. Francois Fillon, le 23 avril 2009 à la Cité des sciences de Tunis.

Monsieur le ministre de l’Enseignement supérieur,
Monsieur le directeur général de la Cité des Sciences,
Messieurs les présidents d’universités,
Mesdames et messieurs les professeurs,
Mesdames et messieurs les étudiants,

C’est avec un immense plaisir que je viens aujourd’hui à votre rencontre, près de ce planétarium dont la sphère bleue symbolise au cœur de Tunis la présence du savoir et du rayonnement intellectuel.

Dans notre monde contemporain où semble s’étendre une forme d’utilitarisme désincarné, où l’uniformisation des mœurs nous guette et où le retour de certaines barbaries ébranle l’idée même du progrès, je crois profondément à la sagesse des savoirs qui est au cœur de la condition humaine.

Bousculée par une mondialisation qui est toujours en quête de repères et dont l’actuelle crise financière et économique signe de façon combien forte le malaise, notre génération, et plus encore la vôtre, a le devoir d’imaginer un nouvel humanisme. Un humanisme exigeant que je ne dissocie pas d’une vie engagée, une vie où le choix de la raison, de la responsabilité, du cœur fonde la dignité de l’Homme.

Dans une célèbre formule, André Malraux disait : « Nous pouvons fabriquer des trains, des voitures et des fusées, mais la question centrale demeure la suivante : quel type d’homme on y met dedans ? ». La question de la condition humaine est plus actuelle que jamais, et je ne la dissocie pas de nos efforts communs en faveur de l’éducation et de la recherche.

Les accords que nous venons de signer représentent ce que nos deux pays, la France et la Tunisie, peuvent offrir de meilleur à leur jeunesse. Ils représentent la coopération technique, l’ouverture scientifique et humaine, la confiance que nous plaçons dans les forces de l’intelligence. Ces accords sont le symbole d’une coopération réussie, entre deux pays que leur histoire conduit à projeter les mêmes analyses et les mêmes espoirs sur le monde.

Parmi vous, les géographes savent que l’espace nous rapproche. Cartes à l’appui, il y a moins de distance entre Marseille et Tunis qu’entre Marseille et Lille ! Loin de nous séparer, la Méditerranée forme entre nous une zone d’échanges continue, parcourue par les cargos, les avions, les migrants, mais aussi - et c’est une promesse majeure pour notre avenir - par les flux invisibles de la connaissance.

Ce que nous allons bâtir en Méditerranée, en termes de développement de l’énergie, de protection des ressources et des espaces naturels, le monde entier en profitera demain comme le monde entier a profité hier de la culture qui est née sur les deux rives de ce Bassin méditerranéen !

Pour imprimer cette marque au futur de la planète, nos atouts sont communs. Nous partageons les uns et les autres l’expérience de pays carrefours : la Tunisie, entre Méditerranée et Sahel ; la France, entre la Méditerranée et Atlantique. Les uns comme les autres, nous savons ce que signifient la diversité, l’accueil et le dialogue.

Nous n’avons pas attendu que la mondialisation nous y force, pour concilier les cultures et pour nous enrichir de leurs différences. Vous avez, en Tunisie, donné les preuves d’une tolérance séculaire envers toutes les religions. Nous avons, en France, développé cette forme de laïcité républicaine qui nous permet, au sein d’une communauté nationale indivisible, d’organiser la coexistence des cultes.

Entre nos deux pays eux-mêmes, l’histoire donne ses racines à une très ancienne entente. En 1577, la France fut le premier pays à nouer des relations diplomatiques avec la Régence ottomane de Tunisie. Au XVIIe siècle, des Tunisiens étudiaient déjà à la Sorbonne. Au moment de l’indépendance, le président Bourguiba faisait le choix courageux de l’amitié indéfectible entre nos deux pays.

Depuis cette époque, l’écoute et la confiance scellent nos relations. En juillet 2007 et en avril 2008, le président de la République française a effectué ici deux visites qui ont confirmé de façon spectaculaire leur vigueur.

Ma propre visite est le signe de la vitalité exceptionnelle des liens qui rapprochent nos deux peuples : liens d’État à État, mais aussi, et ce sont les plus importants, liens humains, illustrés par les 600.000 Tunisiens ou Franco-Tunisiens vivant sur le sol français, et par les 25.000 Français résidant en Tunisie.

Pour éclairer l’avenir, nous avons accordé une très large priorité aux chantiers de coopération axés sur l’éducation, l’enseignement supérieur et la formation. C’est au nom de cette priorité que j’ai voulu m’adresser à vous, étudiants et étudiantes de Tunis, qui préparez l’essor d’un des premiers pays émergents d’Afrique.

Depuis son indépendance, la Tunisie a fait le choix du savoir et de la modernité. À partir de 1956, le président Bourguiba a mis tout son poids dans un combat visionnaire : celui de l’émancipation de la femme.

Aujourd’hui, et vous venez Monsieur le Ministre de le souligner, l’Université tunisienne compte plus d’étudiantes que d’étudiants, ce qui signifie d’ailleurs qu’un jour, il faudra que le gouvernement tunisien compte plus de ministres femmes que de ministres hommes ! Ce n’est pas du tout une leçon que je vous donne car nous ne sommes pas non plus exemplaires de ce point de vue là, je vous rassure !

Et votre avancée ne s’arrête pas à ce succès. Plus d’un tiers du budget tunisien est consacré à l’éducation. Les taux de scolarisation dans le primaire, dans le secondaire et dans l’enseignement supérieur sont désormais comparables ici à ceux des pays de l’OCDE. Vous êtes 360.000 étudiants tunisiens cette année. Vous serez sans doute plus de 500.000 en 2013.

Dans cette formidable aventure, la France veut se tenir au côté de la Tunisie et de sa jeunesse. Elle applaudit votre dynamisme, votre appétit de modernité. Mais si la France veut épauler les initiatives tunisiennes, c’est aussi parce qu’elle est convaincue que les chantiers de l’éducation et de la formation décideront, en France comme en Tunisie, de nos trajectoires économiques dans la mondialisation.

En France, nous avons refusé d’attendre la fin de la crise dans la résignation et dans l’immobilisme. Nous avons engagé un train de réformes intenses, non seulement pour raccourcir la durée de cette épreuve, qui nous est imposée par l’économie mondiale, mais aussi pour en ressortir plus réactifs, plus compétitifs.

Sur le plan proprement universitaire, mon Gouvernement répète depuis le premier jour que l’avenir exige un effort exceptionnel de notre part. Il a, dès son entrée en fonctions, garanti une hausse des budgets universitaires de 50% sur les cinq années du quinquennat du président de la République.

En août 2007, nous avons fait voter une loi sur l’autonomie des universités, qui vise à élargir considérablement leurs compétences et à faire en sorte que les universités françaises, comme toutes les grandes universités du monde, aient cette puissance, ce rayonnement, cette capacité de financement qui leur permet de générer leur propre progrès.

En février dernier, nous avons lancé avec Valérie Pécresse une opération de modernisation des campus universitaires avec un choix stratégique assez original qui a consisté à vendre une partie de la participation publique dans Électricité de France, pour engager 5 milliards d’euros dans la rénovation complète de dix grands pôles universitaires français afin qu’ils soient au meilleur niveau international.

En mars 2008, nous avons réformé l’Agence nationale de la recherche, pour simplifier ses procédures et renforcer ses liens avec les équipes qu’elle finance, en particulier sur les projets de long terme.

Pour 2009, malgré la crise économique, le budget consacré aux grandes infrastructures de recherche a été augmenté de plus de 17%. Il s’agit par exemple de financer des équipements de calcul, mais aussi le centre de recherche international ITER sur la fusion nucléaire qui va conduire la communauté internationale à essayer, dans les dix ans qui viennent, de reproduire le fonctionnement du soleil pour en tirer des conséquences qui pourraient nous amener à révolutionner complètement la vision que nous avons de notre situation énergétique.

Nous avons décidé, dans notre plan de relance de l’économie de consacrer plus de 731 millions d’euros à la recherche. Il s’agit de rénover des établissements d’enseignement supérieur, et de construire des logements étudiants.
Grâce au plan de relance, le budget de la recherche et de l’enseignement supérieur français devrait progresser de 26% sur un an. Aucun autre domaine de l’action publique ne bénéficie d’un tel engagement.

Nous le voyons : pour défendre le rang d’un pays dans un monde globalisé, toujours plus concurrentiel, les ressources humaines s’avèrent plus décisives que les ressources naturelles.

Aujourd’hui, 10.000 jeunes Tunisiens étudient en France. Ils représentent le quatrième contingent étranger sur notre sol et ils sont majoritaires parmi les étudiants étrangers de l’École polytechnique ! Après une préparation effectuée dans votre pays, 150 Tunisiens entrent chaque année dans nos grandes écoles d’ingénieurs. En 2008, 3250 nouveaux visas d’études ont été délivrés, ce qui constitue un record historique.

Derniers exemples en date de cette coopération, les trois universités d’Aix-Marseille ont conclu il y a quelques instants un partenariat avec quatre universités tunisiennes et l’École nationale supérieure des techniques avancées, avec l’École nationale d’ingénieurs de Tunis.

Ces accords sont très originaux par leur démarche. Ils prévoient la création d’un cursus intégré entre ENSTA et ENIT. Ils établissent le contact entre entreprises et université : l’Institut arabe des chefs d’entreprise (IACE) avec l’Université de Tours ; la RATP avec l’Université de Sousse.

Ils répondent à une triple ambition : excellence des formations ; codiplômation et professionnalisation des cursus de l’enseignement supérieur, qui est absolument indispensable à l’harmonie de l’offre de formation avec les attentes du marché du travail.

Ces accords s’ajoutent à une liste prestigieuse d’établissements français de très haut niveau qui ont établi des coopérations étroites avec la Tunisie. Je pense à l’Institut que l’Université de Paris-Dauphine est en train de créer à Tunis.

Ils seront bientôt complétés par d’autres très beaux projets, dont celui d’une école d’ingénieurs à Bizerte pour laquelle nous avons signé il y a quelques instants un protocole d’accord qui prévoit la répartition de ses financements et qui va nous permettre d’enclencher ce projet proposé par le président de la République lors de sa visite en avril dernier.

L’enjeu de tels accords pour la France et la Tunisie, c’est d’aboutir à une véritable circulation des élites entre nos deux pays.

La Tunisie a besoin de conserver ses forces vives, sa jeunesse, ses experts. Mais elle a aussi besoin de leur donner une expérience, une ouverture internationale. Nous bénéficions sur ce point pour réaliser ensemble ce défi d’un instrument exceptionnel, d’un privilège qui est celui de la francophonie.
Elle entretient notre fidélité. Elle enrichit notre regard sur le monde et elle enrichit le monde de notre regard.
Nous partageons avec plus de 50 pays une langue d’échanges et de connaissance dont la mondialisation ne démode en rien l’originalité.

Le Français est une grande langue des sciences, des technologies, de l’économie et de la culture. Elle conservera ce statut, qui est porteur d’avenir. Après tout, la Francophonie, c’est peut-être la seule structure de dialogue nord-sud qui fonctionne vraiment depuis des années ! Je veux qu’elle continue de s’inscrire dans le respect et dans la promotion de la diversité des cultures.

Les étudiants tunisiens, parce qu’ils sont francophones, ont une facilité particulière pour réussir leur arrivée en France. Je veux que tout soit fait pour que nous nous assurions qu’ils conservent le lien avec leur pays d’origine, et qu’ils lui apportent en retour le bénéfice de leur savoir-faire.
Notre accord d’avril 2008 sur la gestion concertée des migrations et sur le développement solidaire a été justement conçu par nos deux gouvernements en ce sens.

La création de doubles diplômes délivrés en Tunisie enrichit encore les formes de cette mobilité. À terme, elle donne à l’étudiant diplômé en Tunisie les mêmes facultés de séjour qu’à l’étudiant diplômé en France.
L’idée, c’est que nos rapports puissent régulièrement gagner en symétrie.
L’accord passé entre l’École nationale supérieure des techniques avancées et l’École nationale d’ingénieurs de Tunis va même plus loin, puisqu’il prévoit qu’en 2ème et 3ème année, les étudiants effectuent un semestre de leur scolarité en France.

Je souhaite d’ailleurs que ce dispositif soit étendu aux étudiants français désireux d’effectuer une partie de leur scolarité en Tunisie. Nous pensons que la réciprocité la plus poussée doit être l’horizon de nos travaux. À titre d’exemple, je remarque que le premier laboratoire européen sur la recherche en sciences de l’environnement, le CEREGE de l’Université Paul-Cézanne à Aix, est en train de mettre sur pied son laboratoire "miroir" en Tunisie, avec l’université de Sfax.

Mesdames et Messieurs,

Les grands défis du siècle semblent se concentrer sur les deux rives de la Méditerranée - la réduction des écarts de développement ; la maîtrise des conséquences du changement climatique ; le dialogue des cultures et des religions -, au sein d’une région qui n’ignore rien des affrontements sanglants auxquels des croyances divergentes peuvent donner lieu.

La Méditerranée, c’est un condensé des problèmes que l’époque nous soumet, mais c’est aussi l’espace où le potentiel de développement apparaît le plus fort et où l’effet d’une solidarité étroite peut être le plus rapide, le plus visible. Sur ce constat, le président de la République, Nicolas Sarkozy a fondé le projet d’Union pour la Méditerranée, auquel la Tunisie a été parmi les tout premiers partenaires à apporter son appui.

Je dois vous dire que l’écho rencontré par cette proposition en Tunisie ne nous a évidemment pas surpris. Nos deux pays sont profondément conscients de l’immense apport des civilisations méditerranéennes, en termes de science, de richesse des arts, d’organisation des sociétés. Ils partagent la même ambition d’une Méditerranée qui unit au lieu de diviser, qui favorise les initiatives constructives au lieu de creuser le fossé des écarts de richesse et des incompréhensions.

Ils savent aussi que la construction d’un espace commun de développement sera longue, semée d’imprévus. Mais si ça n’était par le cas, cela signifierait qu’il ne s’agit pas d’un vrai projet parce que tous les vrais projets comportent les mêmes embûches et les mêmes difficultés. Notre ambition, c’est justement de démentir toute impression d’impuissance ou de découragement. C’est de mettre en place un cadre accepté par tous, dans lequel des coopérations souples et inventives deviendront possibles.

Souplesse des participations, souplesses des financements, convergence des fonds publics et privés : ces objectifs hier utopiques sont désormais à notre portée, en particulier grâce à la structure de coopération méditerranéenne que nous sommes en train de mettre en place.

Face aux menaces de la crise économique mondiale, du changement climatique, de la dégradation de l’environnement ou de la montée de l’intolérance, l’Union pour la Méditerranée dessine une réponse collective et pragmatique. Le projet n’apporte pas de solution toute faite à ces menaces, mais il construit le cadre dans lequel nous les affronterons ensemble.

Les événements de Gaza ont, et c’était naturel, ralenti sa mise en œuvre. Loin de nous bloquer, ces difficultés confirment au contraire l’urgence, l’importance de mettre en œuvre des projets concrets, capables de cimenter une véritable solidarité entre les peuples.

Au moment même où nous parlons et où nous allons dialoguer ensemble, ici à Tunis, une réunion dans le cadre de l’Union européenne et de l’Union pour la Méditerranée se tient sur le dialogue politique. Nous espérons qu’elle ouvrira la voie à une relance des travaux et que des réunions ministérielles pourront se tenir dans les prochains mois.
Il est grand temps, en effet, de se consacrer aux projets concrets de coopération, dans les six domaines prioritaires que nous avons identifié : la dépollution ; les autoroutes maritimes et terrestres ; le développement de l’énergie solaire ; l’enseignement et la recherche ; la protection civile ; le développement des PME.

Une multitude de chantiers nouveaux ont déjà été lancés sur les deux rives de la Méditerranée, à l’initiative, la plupart du temps, de la société civile, notamment en Tunisie, dans le cadre du plan solaire méditerranéen. Les financements commencent à être identifiés. Ces dossiers témoignent de la force des énergies qui entourent cette nouvelle approche de nos relations. Je suis convaincu de la capacité de la Tunisie à conduire ces projets. Je fais confiance à votre jeunesse pour en être l’animatrice, avec le soutien et dans l’amitié constante de la France.

À vous qui serez demain les acteurs du XXIème siècle, je demande de croire à l’union méditerranéenne. Face aux hésitations, face aux habitudes, je vous invite à porter les idéaux d’un monde méditerranéen ouvert, moderne et fraternel. Je vous invite à imaginer et à bâtir ce symbole d’unité et de respect mutuel qui démentira tous les extrémistes qui misent aux contraire, eux, sur le choc des civilisations.

Si nous le voulons, entre 0ccident et Orient, nous poserons les bases d’une nouvelle histoire méditerranéenne. L’amitié et la grandeur de nos deux nations légitiment nos espoirs.

Dans le présent et pour l’avenir, nous sommes ensemble.
Vive la Tunisie et vive la France !

Dernière modification : 24/03/2011

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