Entretien accordé au quotidien "Ach-Chourouq"

Entretien publié dans l’édition du jeudi 23 avril 2009 :

Question : Dans quel cadre s’inscrit votre visite en Tunisie ? Quels sont les grands dossiers à débattre ? Comment évaluez-vous l’état des relations bilatérales et leurs perspectives d’avenir ?

Réponse : Ma venue en Tunisie s’inscrit dans le contexte d’échanges étroits entre nos deux pays, et sur tous les plans. Elle fait suite aux deux visites du président Sarkozy à Tunis depuis son élection et à celle de mon homologue, le Premier ministre Ghannouchi, en 2006 à Paris. Ces visites témoignent de la densité de notre relation au plus haut niveau.

Les grands enjeux de notre relation bilatérale, comme les défis qui pèsent sur nos deux pays, détermineront largement l’agenda de ma visite. Notre coopération économique, les flux migratoires organisés dans le meilleur intérêt de nos pays et de nos concitoyens, le renforcement et la rénovation de notre coopération universitaire, la coopération régionale dans le cadre de l’Union européenne et celui, nouveau, de l’Union pour la Méditerranée, sans oublier le contexte de la crise économique mondiale ; voici autant de thèmes urgents sur lesquels il est essentiel que nous échangions pour agir ensemble.

La volonté de nos deux pays est de continuer à nous renforcer mutuellement en développant encore nos relations.

Question : Au moment où M. Eric Besson, ministre français de l’Immigration, déclare à Tunis l’organisation prochaine d’un colloque sur les réussites des immigrés tunisiens en France, plusieurs compétences tunisiennes subissent les effets de la crise mondiale et se trouvent licenciées et même rapatriées en Tunisie. N’y a-t-il pas d’autres solutions à ce problème qui peut nuire à l’ensemble des compétences tunisiennes en France ?

Réponse : Éric Besson a parfaitement raison de vouloir mettre en lumière la part que des Tunisiens ont prise à la croissance de l’économie française. Ces "success stories" récompensent l’alliance de l’énergie tunisienne et française. Derrière ces réussites exemplaires il existe un ancien et large élan d’amitié et de coopération.

Il est vrai que la crise économique que nous traversons tous frappe indifféremment et dans tous les pays. Mais le protectionnisme n’est pas une solution. La France et la Tunisie vont continuer à faire vivre leurs entreprises en ayant recours aux compétences des uns et des autres. Depuis le début de l’année, le nombre de travailleurs tunisiens qui reçoivent un permis de travail n’a pas baissé, mais au contraire augmenté sensiblement.

Question : Comment la France et l’Union européenne peuvent-elles aider les pays du sud méditerranéen à résoudre le problème de l’émigration clandestine ?

Réponse : L’émigration clandestine est d’abord un drame humain. Il est de notre responsabilité commune, pays du nord et du sud de la Méditerranée, de le traiter concrètement. Notre devoir est de lutter ensemble contre les réseaux mafieux. Nous le faisons, mais il nous faut agir au-delà, c’est-à-dire à la source.

Éric Besson était là, il y a quelques jours, pour s’assurer que les dispositions prévues par l’accord migratoire en matière d’orientation des candidatures vers les emplois disponibles, ou encore en matière de formation professionnelle, sont bien appliquées. Il est essentiel que nous agissions ensemble sur ces questions, pour que les jeunes soient mieux formés et puissent trouver du travail chez eux, ou bien dans le cadre d’une gestion concertée de l’émigration. C’est là tout le sens de l’effort financier consenti au titre du développement solidaire et qui porte sur près de 70 millions de dinars.

Question : Les Tunisiens rencontrent de plus en plus de difficultés à inscrire leurs enfants au sein des universités françaises alors que d’autres pays leur offrent plus d’opportunités. Est-ce que vous êtes conscients de la chose et pensez-vous y remédier ?

Réponse : Nous sommes "victimes" d’un double succès, si je puis dire : d’abord celui des jeunes Tunisiens qui sont de plus en plus nombreux à mener et à réussir leurs études supérieures ; celui ensuite des établissements français qui attirent massivement ceux d’entre eux qui veulent compléter leur formation à l’étranger. Ce sont deux phénomènes dont il y a tout lieu de se féliciter.

10.000 étudiants tunisiens étudient en France. C’est un chiffre élevé qui situe la Tunisie au quatrième rang mondial, juste après la Chine… Au cours des dix dernières années, le nombre annuel de nouveaux visas d’étudiants tunisiens a plus que triplé. Il est maintenant de 3500 visas d’études nouveaux par an. Il n’y en a jamais eu autant et c’est une bonne chose. Pour gérer ce succès, il faut nous assurer que ceux qui, toujours plus nombreux, souhaitent venir en France, mettent de leur côté le maximum de chances de réussites et que leur projet soit cohérent avec un itinéraire universitaire et professionnel qui leur garantisse ensuite de meilleures chances sur le marché du travail.

Les accords interuniversitaires qui vont être signés durant ma visite devraient répondre à ce besoin, en facilitant aussi les échanges croisés d’étudiants grâce à des cursus intégrés.

Question : Dernièrement votre ministre des Affaires étrangères a avancé des propos concernant la vie politique en Tunisie que l’on peut considérer comme une ingérence dans les affaires intérieures de la Tunisie. Est-ce que ces propos engagent votre gouvernement et ne croyez-vous pas qu’elles nuisent aux relations traditionnelles entre les deux pays ?

Réponse : Nos relations sont trop étroites, elles sont trop franches pour qu’un malentendu puisse s’installer entre nous. Il ne peut pas y avoir d’ingérence, parce que cela ne correspond pas à l’état de notre relation faite de respect mutuel et d’amitié. Le respect des droits de l’Homme doit être une préoccupation commune. Il s’agit d’œuvrer ensemble pour qu’ils continuent à progresser résolument.

Question : Dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée, quelles sont les priorités ou les grands dossiers à débattre ?

Réponse : Dès le début, la Tunisie a apporté son appui au projet lancé par le Président Sarkozy et nous en sommes reconnaissants aux autorités tunisiennes. Aujourd’hui, il s’agit de mettre en œuvre rapidement les projets concrets qui constituent l’objet même de l’Union pour la Méditerranée. Ils sont d’autant plus indispensables dans la conjoncture que nous traversons actuellement. Dans les transports, avec les autoroutes de la mer, l’énergie et le développement durable, avec le Plan solaire méditerranéen, des décisions seront prises rapidement. La Tunisie a bien évidemment vocation à être un acteur majeur de ces projets.

Question : Il y a une opinion chez vos partenaires arabes qui dit que ce cadre a pour mission principale d’intégrer Israël au sein de la région.

Réponse : Les préjugés des uns ou les hésitations des autres sont une raison de plus pour avancer sur des projets concrets. Notre objectif est l’intégration autour de projets d’intérêt commun à tous les peuples riverains. Il s’agit de les associer à ces enjeux majeurs que sont l’énergie, l’environnement, les migrations, et pour lesquels nous ne trouverons de solution qu’ensemble ! À travers ces projets, il s’agit de créer une zone de paix, de stabilité, de prospérité où chacun se voit reconnaître sa dignité, et où, notamment, les Palestiniens vivront dans un État indépendant, à côté de l’État israélien.

Question : Nous avons constaté une réticence au niveau de la position française concernant la question palestinienne, contrairement à une position traditionnelle de la France qui était distinguée, tranchante et claire.

La position constante de la France, c’est la paix, la sécurité, la prospérité qui sera atteinte avec la cohabitation de deux États. Pour y aider, la France parle fort et clair, et cela avec toutes les parties. Notre contribution à un règlement pacifique n’a jamais été aussi active. Nous avons été très engagés pour obtenir un cessez le feu à Gaza. Nous restons engagés pour qu’une solution politique durable soit enfin trouvée.

Question : Le retour de la France au sein de l’OTAN (au niveau du commandement militaire) a été perçu comme la fin du gaullisme. Comment percevez-vous la question ?

Réponse : Le Gaullisme, c’est la volonté de conserver notre indépendance nationale ! Cette indépendance qui n’est pas négociable n’exclut pas la solidarité vis-à-vis de nos alliés. En 1966, le Général de Gaulle voulait sortir de la logique des blocs. Aujourd’hui, la bipolarité n’existe plus. L’OTAN fait partie des enceintes, parmi d’autres, dans lesquelles se discutent les grands enjeux internationaux et où nous voulons jouer pleinement notre rôle. La France n’a renoncé à aucune de ses convictions. Plus que jamais, elle a l’ambition de faire avancer l’Europe de la Défense.

Question : Concernant les positions françaises sur les dossiers tels que l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ou l’Iran on constate un alignement sur les positions américaines, bien que ces positions changent d’une administration US à une autre. Comment expliquez-vous ce problème ? Est-ce que cela ne nuit pas à la position de la France sur l’échiquier mondial ?

Réponse : Je ne peux être d’accord avec ce jugement qui est contraire à la réalité. J’en veux pour preuve la Turquie, pour laquelle le Président Obama a souhaité qu’elle intègre l’Union européenne, alors que le Président Sarkozy a rappelé sa position inverse. La France parle et se concerte avec ses alliés et ses amis sur tous les dossiers, mais elle décide souverainement de ses choix et de ses actes. La voix de la France dans le monde est et restera singulière.

Dernière modification : 24/03/2011

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