Éric Besson en conférence de presse, à Tunis

CONFÉRENCE DE PRESSE DE M. ÉRIC BESSON,
MINISTRE CHARGÉ DE L’INDUSTRIE, DE L’ÉNERGIE
ET DE L’ÉCONOMIE NUMÉRIQUE

Tunis, le 25 mars 2011

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Mesdames et Messieurs,

Deux mots rapides en introduction et puis je répondrai ensuite à vos questions.

Avec Monsieur l’Ambassadeur, nous avons passé deux jours denses mais extrêmement intéressants. Une première journée placée sous le signe de l’industrie puisque vous savez combien la France et la Tunisie sont liées sur le plan industriel. Hier nous avons travaillé essentiellement sur la coopération en matière automobile et en matière textile, puisque que ce sont, comme vous le savez, deux secteurs dans lesquels les liens sont importants.

J’ai voulu d’abord redire la confiance du gouvernement dans ce qui se passe ici, en Tunisie : confiance dans l’évolution de cette révolution et de cette transition démocratique ; confiance aussi pour les industriels français. Vous avez noté qu’aucun d’entre eux n’a renoncé à son implantation locale, que beaucoup envisagent au contraire de poursuivre et de développer leurs activités et que ces industriels ont été sensibles au fait que leurs partenaires tunisiens ont tout fait, pendant la période la plus sensible, pour ne pas provoquer de rupture de l’approvisionnement, notamment tout ce qui était pièces détachées, composants, etc. Donc, je crois pouvoir dire que les industriels tunisiens et français qui se sont rencontrés hier lors d’une table ronde étaient d’accord pour développer leur activité.

Ce qui ne veut pas dire que tout soit un champ de roses. Il y a un certain nombre de questions légitimes qui se posent de part et d’autre. Les Tunisiens évoquaient légitimement les hausses de salaire attendues par un certain nombre de salariés et de syndicats représentants ces salariés. Et des deux côtés, la question était celle de la compétitivité de la Tunisie et de sa place dans le commerce international avec une question liée au partage de la valeur ajoutée.
Nous avons aussi évoqué les questions énergétiques puisque le plan solaire tunisien est en train d’être développé. J’en ai parlé avec le ministre de l’Industrie et de l’Énergie et j’ai proposé que votre société d’électricité locale entre dans le consortium "Medgrid", qui est un consortium d’interconnexion en matière d’énergies renouvelables et d’énergie solaire.

Avec le ministre du Développement régional, nous avons évoqué hier le fait que le Premier ministre tunisien souhaite visiblement faire du développement régional l’un des piliers de son action. Et finalement, notre déplacement d’aujourd’hui dans les gouvernorats de Béjà et du Kef, illustre ces priorités du développement régional. Vous savez que la France apporte et apportera toute sa contribution, grâce notamment à l’Agence française de développement.

Et puis pour hier, j’ai passé un moment agréable avec un certain nombre de journalistes blogueurs ou de blogueurs qui avaient participé, via les réseaux sociaux, à l’information sur l’évolution de la révolution. J’ai eu l’occasion de dire dès hier soir que cela avait été pour moi un moment extrêmement instructif en tant que ministre du numérique mais aussi extrêmement agréable à titre personnel.

Voilà, en introduction, les grandes lignes de ce que nous avons fait pendant deux jours. Le mieux maintenant est que je réponde, si vous le voulez bien, à vos questions.

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Éric Besson en conférence de presse


Question : On comprend bien que depuis le 14 janvier, il y a une concurrence entre les pays partenaires de la Tunisie pour prendre la place et disons investir, que ce soit sur le plan économique ou politique, les endroits où va se faire la décision. Hier, les Etats-Unis hier ont annoncé 20 millions de dollars d’aide. Par rapport à l’aide européenne, c’est rien du tout.

Réponse : Oui mais par rapport à l’aide de l’Agence française de développement, c’est peu aussi.

Question : Est-ce que la France va s’intéresser encore plus à la Tunisie et fera-telle attention à l’éthique, cette fois-ci, par rapport aux investissements réalisés avec des partenaires douteux du temps de Ben Ali ?

Réponse : Bon, il y a plusieurs choses dans votre question. D’abord, la question de la supposée concurrence. Nous ne nous sentons pas en concurrence avec les Américains, les Italiens, les Espagnols, les Européens, qui voudraient aider, accompagner ou investir en Tunisie. Tout ce que d’autres pourront apporter sous forme d’appuis, de prêts ou d’investissements, sera une bonne nouvelle pour la Tunisie.
Et si c’est une bonne nouvelle pour la Tunisie, ce sera une bonne nouvelle pour la France. Parce que nous avons tous besoin, vous d’abord, nous ensuite, l’Europe de toute façon, que la Tunisie réussisse ce qu’elle a entrepris depuis le 14 janvier. J’allais dire, mais je ne veux pas faire d’emphase, que le monde a besoin que la Tunisie réussisse sa révolution et son passage à la démocratie. Donc, s’il y a un certain nombre de partenaires qui apportent leur contribution, c’est une bonne nouvelle pour tout le monde.

Maintenant, je vais vous dire que pendant les deux jours que je viens de passer ici, je n’ai pas senti un désir de moins de France, chez mes interlocuteurs, que ce soient les ministres, les chefs d’entreprises, les associations, tous ceux que j’ai rencontrés. J’ai senti plutôt un besoin de plus de France, plus d’investissements français, plus d’accompagnement, plus d’aide, plus d’entreprises françaises, etc. Donc il n’y a pas de concurrence et la France jouera son rôle.

Pour ce qui concerne l’aide globale que la France apportera à la Tunisie, vous savez que c’est une discussion entre nos Premiers ministres respectifs. Je crois qu’elle se déroule bien, mais ce n’est pas à moi d’annoncer quoi que ce soit en la matière. D’autres le feront peut-être dans les jours qui viennent.

Mais lorsque par exemple, hier soir, et je vous le confirme à l’instant, on dit que l’Agence française pour le développement va s’engager pour 150 millions d’euros dans le réseau gaz de l’ouest de la Tunisie, je crois que 150 millions d’euros, ce n’est pas tout à fait rien pour la Tunisie. Et, permettez-moi de le dire, ce n’est pas non plus tout à fait rien pour le budget français.

Donc nous allons travailler ensemble. Si vous voyez plusieurs ministres français venir, semaines après semaines, c’est parce que le président de la République nous l’a demandé, a demandé à chacun d’entre nous, dans notre département ministériel, de regarder ce que nous pouvons faire, ce que nous pouvons apporter à la Tunisie. Parfois, il n’y a pas besoin de sommes très importantes. Nous allons mettre des experts à la disposition de la Tunisie, en matière d’énergie et d’énergies renouvelables. Nous allons en mettre en matière de création et de développement d’entreprises.

J’ai proposé hier au secrétaire d’État en charge du Développement numérique de nous inspirer de quelque chose que nous avons fait en France et qui a bien marché sans être très coûteux. Quelque chose qui s’appelle "Passeport pour le numérique" et qui consiste à aider les PME dans leur acquisition des données de base de l’informatique et de la communication, des nouvelles technologies, internet, etc. Cela, je peux vous le dire, ce n’est pas très coûteux. C’est de la formation, de l’enseignement concret pour des chefs d’entreprises. L’effet démultiplicateur est très important, en termes de productivité, de recherche clientèle, commerciale, marketing, etc. L’effet de levier est très important.

La France va faire beaucoup, la France va s’engager, mais si d’autres s’engagent, tant mieux pour la Tunisie.

La partie éthique, vous savez ce qu’il en est, la France ne reconnaît jamais aucun régime. Elle travaille avec des États. L’histoire, les peuples, créent un certain nombre de situations et de régimes. La France n’a jamais dit qu’elle entendait n’avoir des relations diplomatiques qu’avec des démocraties, ou des relations commerciales qu’avec des démocraties. Maintenant, lorsqu’on a la chance de pouvoir travailler sur le plan diplomatique ou sur le plan du partenariat industriel ou commercial avec des pays qui partagent les valeurs démocratiques qui sont les nôtres, bien sûr, c’est un plus et un plaisir.

C’est la Tunisie qui va maintenant se doter d’un cadre institutionnel favorable à l’émancipation de son peuple, à sa démocratie et favorable aussi aux règles du jeu d’une économie de marché saine et sans corruption. La France n’a pas à donner de leçons en la matière, c’est à la Tunisie de le faire.

Question : J’ai deux questions. Est-ce qu’on peut avoir un peu plus de détails sur les sensibilités quant aux négociations sur les salaires ? Quelle est votre vision du partenariat entre les investisseurs français et les personnalités soupçonnées d’être impliquées avec la famille ?

Réponse : Sur le deuxième point, je n’ai strictement rien à dire, ce n’est pas de mon ressort. Vous avez un gouvernement, j’ai entendu et lu qu’il prend un certain nombre de décrets et qu’il discute avec des entreprises concernées. Pour ce qui me concerne, je n’ai rien à dire sur le sujet, c’est-à-dire sur cette période de constitution, de construction d’un Etat de droit. Voilà, je ne peux pas commenter davantage.

Pour la première partie de votre question, c’est une question transversale. La Tunisie a un certain nombre d’atouts, liés à sa géographie, à la qualité de sa main d’œuvre et à la formation de base de sa jeunesse, qui est plus élevée que dans un certain nombre de pays émergents. Mais elle a aussi joué la compétitivité, à travers les salaires, et la réactivité, c’est-à-dire la capacité de répondre à une commande rapidement.

Il va y avoir de la part de son peuple, et c’est bien naturel, une demande d’augmentation des salaires. Mais les industriels disent de leur côté : avant d’investir et de nous projeter vers l’avenir, nous voulons connaître les règles du jeu, on veut savoir ce que seront les relations entre le patronat et les syndicats sur le plan de l’augmentation des salaires pour savoir vers quoi on va et où on investit. Il s’agit donc d’un dialogue mais qui ne s’applique pas spécifiquement à telle ou telle entreprise.

Question : M le Ministre, j’ai deux questions. La première concerne la stratégie que va mettre en place la France pour les entreprises françaises qui ont été forcées d’une manière ou d’une autre à entrer en contact avec les membres de la famille Ben Ali.

Réponse : Je sais que votre Premier ministre prend un certain nombre de décrets et qu’il y a des discussions avec les entreprises sur les conséquences pratiques. Les enjeux, on les voit bien. Il s’agit de rétablir ce que vous avez appelé une forme d’éthique, une équité, et en même temps ne pas déstabiliser des entreprises qui ont investi en Tunisie et qui sont porteuses de croissance, de développement et d’emplois en Tunisie. On voit bien comment il faut essayer de conjuguer les deux aspects mais cette question n’est pas de mon ressort et je n’en ai pas traité.

Question : Ma deuxième question concerne l’intervention française en Libye, le rôle de la France qui, en quelque sorte, est à la tête de la coalition occidentale, et l’étendue de son intervention. Vous savez, M le Ministre, que les peuples arabes sont contre toute intervention occidentale dans les affaires internes de la Libye et que ce qu’il s’y passe nous affecte, directement et indirectement. Alors, est-ce que l’intervention de la France va s’arrêter aux attaques aériennes, est-ce qu’il y aura une intervention directe en Libye ?

Réponse : La France est liée par la résolution 1973 du Conseil de sécurité, base sur laquelle, la France, avec d’autres pays, intervient en Libye. Cette résolution est très claire, elle dit qu’il s’agit d’instaurer une zone d’exclusion aérienne visant à empêcher le pouvoir actuel libyen de massacrer son peuple. La raison de l’intervention de la France en Libye, c’est celle-là : empêcher un dictateur de massacrer son peuple. Il faudra regarder dans les archives, mais il ne me semble pas qu’il y ait eu beaucoup de cas dans lesquels un pouvoir a envoyé ses avions chasseurs tirer sur son peuple. C’est hallucinant.

Pour nous Européens et pour la Ligue arabe, l’idée d’assister à un massacre comme celui qui avait commencé et qui était en train de se préparer était inconcevable. Parce que le colonel Kadhafi a au moins, j’allais dire, le mérite d’avoir annoncé ces massacres. Il y a un certain nombre de déclarations qui font foi sur ce qu’il allait faire. Et le président de la République a estimé que les Français ne pouvaient pas rester spectateurs de ce massacre. En même temps, il n’était pas question que nous intervenions seuls. De quel droit ? Sur quelle base ? Donc l’idée était de recourir au Conseil de sécurité pour obtenir des Nations unies l’autorisation, collectivement, d’empêcher ce massacre. C’est le seul but que nous poursuivons.

Pour ce qui est de la perception des Arabes, en supposant d’ailleurs que les Arabes constituent une entité homogène - vous savez mieux que moi que cela mériterait un peu nuance - je pense que personne ne pense une seconde, contrairement à ce que Kadhafi a pu dire, qu’il s’agit d’une entreprise de colonisation ou de recolonisation. Il s’agit simplement de l’empêcher d’abattre par la force ceux qui prétendaient mener cette révolution.

Maintenant, vous avez raison, cela vous affecte. C’est une certitude. Cela vous affecte, parce que cela donne le sentiment d’un trouble régional, cela peut engendrer des mouvements de populations, de Libyens qui fuient leur pays et qui peuvent vouloir entrer en Tunisie par le Sud. Et cela affecte aussi votre tourisme, parce que cela donne le sentiment d’une zone en ébullition. Là-dessus, tout ce que je peux dire, c’est que nous espérons tous que cette intervention sera de courte durée et permettra à la Libye de redevenir une zone de stabilité avec un peuple émancipé et que, du coup, la Tunisie et l’ensemble de la zone pourront vivre en paix.

Question : J’aurai deux questions. Au sujet de la révolution tunisienne du 14 janvier, pas la peine de rappeler les faits côté français : beaucoup de chahut, d’incertitudes. Est-ce que vous n’avez pas l’impression qu’aujourd’hui, le gouvernement français essaie de réparer les pots cassés ? Deuxième question, vos pronostics par rapport à l’économie du pays, à moyen terme et à long terme ?

Réponse : Je suis surpris, quand un peuple fait une révolution aussi importante pour lui même, avec les conséquences que cela a engendré dans quantité de pays, un évènement qui sera regardé par les historiens comme l’un des plus importants du siècle en court, que l’on puisse s’interroger sur les conséquences pour la politique intérieure française et au sein du gouvernement, y compris tel ou tel remaniement. Très franchement. Bien sûr, cela s’est produit, on ne peut pas le nier, les journaux en étaient pleins, il y a eu des conséquences, etc. Mais je dirais, surtout pour vous, quelle importance ? Vous avez votre révolution entre les mains : vous avez votre destin entre vos mains ; que vous importent les conséquences en politique intérieure et intergouvernementale de cette révolution ? Pardon d’être un peu crû, mais il faut quand même ramener les choses à leurs proportions.

Surtout que nous, Français, nous avons un petit travers qui consiste à être capable d’importer tout évènement qui se passe dans le monde à un problème de politique intérieure français. Il y a une catastrophe nucléaire au Japon avec des enjeux dont personne ne connaît les résultats. À l’instant, nous Français, nous en faisons une affaire de politique intérieure. Nous avons fait la même chose avec la Tunisie, et je vous assure qu’on est capable de le faire encore sur d’autres sujets. Donc, ma suggestion, c’est : ne nous poussez pas dans nos travers et essayons de gérer le mieux possible ces questions là, chacun de notre côté.

Pour ce qui concerne la Tunisie, personnellement, je l’étais avant de venir et je repartirai demain plus optimiste encore, pour des raisons que je connaissais, c’est-à-dire la qualité d’un certain nombre de personnes. Vous avez des ministres de grande qualité et je voudrais en profiter pour leur rendre hommage. C’est d’autant plus facile que je ne connais aucune de leurs attaches partisanes, je connais à peine leur parcours pour un certain nombre d’entre eux. Ce qu’ils sont en train de faire, c’est remarquable. Ils ont un temps limité, ils se dévouent totalement pour permettre au gouvernement qui viendra après les élections d’avoir un certain nombre de conditions de travail réunies. Pour ceux que j’ai rencontrés, je les ai trouvés d’une très grande qualité, d’un très grand désintéressement et d’un très grand dévouement. Je voudrais leur rendre hommage.

Mais au-delà, on rencontre partout des chefs d’entreprises, des responsables associatifs. À midi, au cours d’une table ronde au Kef, nous avons côtoyé un certain nombre de responsables agricoles, de la santé, des travaux publics, etc. Chaque fois, j’ai été frappé par la qualité humaine.

Ensuite, tout le monde voit bien les enjeux, mais, cela, c’est votre affaire. Le premier enjeu, il est celui de réussir le passage à des institutions stables et démocratiques, ce que va faire votre assemblée constituante. Et donc tout le cycle institutionnel, il faut une stabilité institutionnelle. Nous Français nous n’avons rien à dire là-dessus. C’est à vous de le faire. Mais vous voyez bien que c’est un enjeu crucial.

Le deuxième point, effectivement, c’est de faire en sorte que l’économie reparte le plus rapidement possible. Il y a des éléments sur lesquels on peut essayer d’influer et nous allons tenter de faire notre part : le rapport avec nos industries, le tourisme, le moment venu – ce n’est pas dans mon champ de compétences, mais je crois que Frédéric Lefèbvre l’a évoqué lors de sa venue. Il faudra que la France prenne sa part à la valorisation du potentiel touristique tunisien, qui est très grand, et nous apporterons notre contribution.

Moi, j’ai bon espoir qu’avant la fin de cette année, peut-être dès cet été, vous ayez bien avancé sur ces deux piliers : stabilité institutionnelle et relance de l’économie.

Question : Tout à l’heure, vous évoquiez le cas de Société tunisienne d’électricité et de gaz (STEG) et vous disiez que vous nous proposiez un consortium Medgrid. Pourrait-on avoir un peu plus de détails sur cette proposition, sachant que la STEG est déjà à cheval sur plusieurs consortium, dont Désertec ?
Par ailleurs, il y a beaucoup de pressions sur certaines sociétés françaises, allemandes, européennes de manière générale, des pressions syndicalistes, pour des augmentations de salaire de l’ordre de 30% minimum. Dans le cas d’une société allemande, la semaine dernière, les patrons ont signé un accord de 50%, mais après, la société s’est retirée de Tunisie. Les gens s’en vont et cela ne peut pas continuer comme ça. Quel message de soutien pouvez-vous apporter à vos sociétés françaises ?

Réponse : Sur la première partie de votre question, Medgrid est un consortium pour l’interconnexion des productions solaires, de façon à créer un échange nord-sud. Je demande à mon conseiller diplomatique, Frédéric Bouvier, d’ajouter trois mots sur cette question.

Frédéric Bouvier : C’est un consortium qui réunit les électriciens, les régulateurs, les transporteurs d’électricité, du nord et du sud de la Méditerranée. Il s’est constitué le 9 décembre 2010, à Paris, sous l’impulsion notamment de la France, mais il s’agit d’abord d’une initiative privée encouragée par le secrétariat général de l’Union pour la Méditerranée. On y retrouve des entreprises du Maroc, de Syrie, de Jordanie, de France, de Grèce, d’Espagne et d’Allemagne aussi.

C’est tout à fait complémentaire de Désertec, car Désertec s’intéresse au développement de la production d’électricité solaire. Medgrid cherche à promouvoir les interconnexions électriques en Méditerranée, à la fois pour soutenir le développement de votre plan solaire et des autres plans solaires nationaux, mais aussi plus largement intégrer le nord et le sud de la Méditerranée dans un grand marché euroméditerranéen de l’électricité où l’on pourra s’échanger de l’électricité, pour rendre les projets de plans solaires rentables, et aussi bénéficier dans les deux sens de compensations quand, par exemple, vous avez moins besoin d’électricité que nous parce que nous avons plus froid que vous, ou quand vous en avez plus besoin en été parce que vous utilisez davantage que nous la climatisation. Donc il y a des effets de compensations. C’est notre intérêt partagé d’avoir ces interconnexions et cela va contribuer à développer votre plan solaire.

Question : Y a-t-il aussi des transferts de technologies ou s’agit-il uniquement un transfert d’électricité ?

Frédéric Bouvier : Cela consiste à développer des interconnexions, c’est-à-dire faire des études pour savoir où elles sont utiles, qui va les financer. C’est de l’expertise et si cela n’est pas financé par le privé, cela ne se construira pas.

Éric Besson : Sur la deuxième partie de votre question, il ne m’appartient pas de dire quel est le niveau de salaire compatible entre la compétitivité de votre économie et les besoins sociaux. J’indique simplement que c’est une donnée que les industriels prendront en compte mais ce n’est pas à moi de prôner la modération salariale ou quoi que ce soit. Cela relève d’une responsabilité interne. Mais ayons la lucidité d’acter le fait que cela pèsera sur les plans d’investissements des entreprises, c’est normal. Effectivement, un certain nombre d’entreprises étrangères s’interrogent sur le nouveau visage du partenariat social avant de décider un certain nombre de leurs investissements.

Oui, la France souhaite que toutes les entreprises françaises implantées en Tunisie restent et se développent. Et nous ferons tout pour favoriser cet épanouissement. Mais en même temps, il y a beaucoup de choses qui ne dépendent pas de nous.

Question : Monsieur le Ministre, ne pensez-vous pas que les relations entre la Tunisie et la France doivent être revues vers plus de rééquilibrage, maintenant que la Tunisie est sur le point de devenir une démocratie, pour se rapprocher un peu d’une relation d’égal à égal entre une démocratie ancienne et une démocratie naissante ? Parce que les relations jusque là étaient plutôt des relations dominants-dominés. Je m’excuse de l’expression, mais il faut appeler les choses par leur nom ; ce n’était pas des relations équilibrées. Est-ce que vous pensez par exemple à un transfert de la technologie pour soutenir l’industrie locale ?
Deuxième question, vous vous êtes rendu tout à l’heure dans l’ouest, au Kef et à Béja. Est-ce que vous comptez réorienter vos programmes de coopération vers la Tunisie profonde ?

Réponse : Sur la deuxième partie de votre question, la réponse est clairement oui, d’autant que cela correspond à la volonté exprimée par le gouvernement tunisien. Le ministre du Développement régional a été très clair. Il a dit, ce sont mes mots mais je ne pense pas trahir sa pensée : nous avons sous-estimé le besoin de développement des parties ouest et donc nous devons faire plus d’efforts à l’avenir pour elles. Il m’a dit aussi qu’il entendait proposer un cadre à une véritable décentralisation, pour que les régions aient plus d’autonomie. Mais je ne suis pas habilité à parler en son nom et ce que je veux dire, c’est que nous, Français, nous allons le faire, parce que c’est la volonté du gouvernement tunisien.

Par ailleurs, par deux fois, hier et aujourd’hui, nous avons largement abordé la coopération décentralisée, soit avec des ministres, soit avec des acteurs de terrain. Tout ne se fait pas d’État à État. Vous savez que de plus en plus, dans tous les pays, il y a des départements et des régions qui font beaucoup de coopération décentralisée. Je me suis engagé auprès d’un certain nombre de nos partenaires, ministres ou acteurs locaux, à faciliter les connexions pour que cela se fasse.

Sur la première partie de votre question, dans la double dimension culturo-politique - si je puis dire - et industrielle, la réponse est très clairement oui. Nous voulons nous engager dans un partenariat industriel équilibré. C’est déjà le cas dans un certain nombre d’entreprises, mais il est vraisemblable qu’il faudra le développer. La Tunisie ne peut pas être qu’une terre de main d’œuvre flexible et réactive. Elle aspire, et c’est normal, à maîtriser des technologies.
Hier j’ai visité des entreprises, Telnet et une société du groupe Elloumi, qui me paraissent déjà sur ce chemin là.

Très franchement, nous, nous n’avons pas le sentiment depuis des années d’avoir un rapport de dominant à dominé. Si vous voulez dire qu’il y a un PIB par tête d’habitants plus élevé en France qu’en Tunisie, oui, mais pour le reste, nous ressentons plutôt une fraternité. Et dans cette fraternité, il y a de notre côté, parfois, un peu de culpabilité pour le passé. Vous savez pertinemment que la colonisation, le protectorat en la circonstance, posent un certain nombre de questions, ont fait débat et continuent de faire débat en France.

Mais bon, tournons-nous vers l’avenir. Le peuple tunisien a pris son destin en main ; il va, je l’espère, devenir une belle et grande démocratie. Nous aurons donc plus que jamais - pour nous c’était déjà le cas mais pour vous cela va devenir plus évident encore - un rapport d’égal à égal.

Question : Vous étiez ministre de l’Immigration et là vous venez de visiter la Tunisie. Quels conseils pouvez-vous donner au ministre actuel de l’immigration pour assouplir, enfin si vous considérez qu’il y a lieu de l’assouplir, la politique de l’immigration française, principalement par rapport aux Tunisiens ?

Réponse : La France, contrairement à ce qui est suggéré, est un pays ouvert à l’immigration légale. Il l’est à l’immigration professionnelle, il l’est au regroupement familial, il l’est pour les étudiants. Quand j’étais ministre de l’Immigration, à la demande du président de la République et du Premier ministre, j’ai considérablement augmenté les visas pour les étudiants, qui ont repassé la barre des 50 000 nouveaux étudiants en France par an. Et ce sont les Marocains, les Algériens et les Tunisiens qui en ont été les premiers bénéficiaires, avec les Chinois et les Indiens.
L’idée d’une France fermée est un mythe. Un pays qui accueille sur son sol 180 000 migrants au titre du long séjour, deux millions au titre du court séjour et qui est le premier pays européen pour l’asile et le deuxième dans le monde derrière les Etats-Unis, c’est un mythe de prétendre qu’il est fermé.

La question politique en France et, par répercussion, ailleurs porte sur l’immigration irrégulière. J’ai toujours dit, et ce n’est pas parce que je suis ici et que je ne suis plus ministre de l’immigration que je vais changer de discours, que l’immigration illégale était un piège absolu, pour tout le monde et d’abord pour les étrangers en situation régulière.

Dernière modification : 22/04/2011

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