Assassinat de Chokri Belaïd

Déclarations du ministre des Affaires étrangères (10 février 2013)

Entretien du ministre des Affaires étrangères, M. Laurent Fabius,
avec "BFM TV" (extrait)

Paris, le 10 février 2013

Q - On va parler de la Tunisie et plus largement des Printemps arabes. Pensez-vous que la Tunisie va surmonter cet état ?

R - Je l’espère. Les révolutions étaient une bonne chose. Ceux qui se sont révoltés se sont révoltés pour la dignité, pour la liberté contre les dictateurs mais les révolutions ne sont jamais linéaires. Regardez ce qui s’est passé en France en 1789 entre le moment où la Révolution était lancée, le moment où la République a été installée, c’est très long, trop long. Et donc les violences risquent de remettre en cause les révolutions. Maintenant si l’on regarde chaque pays que vous avez cité, la situation est différente.

Q - On peut commencer par la Tunisie.

R - Je pensais au départ que la Tunisie était peut-être le pays où la révolution pouvait aboutir à des résultats positifs le plus paisiblement parce que c’est un pays qui n’est pas très grand et qui a un niveau de développement élevé. C’est un pays où le niveau d’éducation est important, où les droits des femmes sont traditionnellement garantis. Nous n’avons pas, nous Français - faisons bien attention à cela -, à nous ingérer dans ce qui se passe en Tunisie mais nous sommes évidemment attentifs, inquiets parce que ce sont nos amis, nos cousins. Il faut en tout cas refuser les violences, condamner la mort de Chokri Belaïd qui était un homme tout à fait remarquable et souhaiter que les autorités, les élus trouvent les moyens, par le dialogue, de parvenir à une solution. La Tunisie est un pays pacifique.

Q - Justement quand on voit la confusion dans laquelle se trouve ce pays, le Premier ministre risque de démissionner, certains de ses ministres également, est-ce que vous savez, vous, Monsieur Fabius, qui gouverne ce pays aujourd’hui ?

R - Les personnes que nous avons en face de nous, c’est le président de la République, Moncef Marzouki, le Premier ministre et son gouvernement. Ce sont les responsables élus.

Il y a des tiraillements mais nous ne pouvons pas résoudre les choses à la place des Tunisiens. Simplement, nous devons en même temps être vigilants. Nous avons une forte présence française là-bas, et puis nous avons des aides, des appuis que nous donnons et nous devons demander que les droits soient respectés. Je pense aux droits des femmes, des minorités, et qu’il y ait toujours ce que j’appelle « le ticket de retour » possible.

Q - « Ticket de retour », c’est-à-dire ?

R - Regardez ce qui se passe en Iran, où il n’y a pas de ticket de retour.

Q - C’est le moins que l’on puisse dire.

R - Ce sont des pays différents des nôtres et c’est à eux de choisir leur régime, mais il faut qu’il y ait toujours le respect des droits.

Q - Justement, avant-hier, il y avait une manifestation au moment des obsèques de Chokri Belaïd et hier, il y a eu une contre-manifestation des partisans d’Ennahda, le parti islamiste. La France a été conspuée à l’occasion de cette manifestation parce que notamment les manifestants avaient retenu des propos de Manuel Valls qui avait parlé de « fascisme islamique ». Alors un des manifestants a une question à vous poser.

Q - [Un manifestant tunisien] J’ai une question très précise à Monsieur Fabius : qu’est-ce qui vous dérange dans l’exemple tunisien modéré ?

R - L’exemple tunisien modéré, c’est très bien. Mais la question, c’est que lorsqu’il y a des assassinats - on ne sait pas qui a tué l’avocat d’opposition -, cela cesse d’être modéré.

Q - Mais à propos d’Ennahda, ce parti qui est au pouvoir ...

R - Qui lui-même d’après ce que l’on comprend a ses divisions.

Q - Est-ce qu’il faut parler de fascisme islamique comme l’a fait Manuel Valls ou bien croire Moncef Marzouki, le président tunisien qui dit : « mais non, Ennahda, finalement, dans son immense majorité, c’est quelque chose qui s’apparente à ce qu’était la démocratie chrétienne en Europe » ?

R - Il y a des différences entre les uns et les autres. Encore une fois, ce n’est pas à nous de nous ingérer mais nous en tant qu’amis de la Tunisie, nous devons demander que les droits soient respectés.

Q - Quel rôle doit jouer la France à votre avis dans cette mutation des pays arabes ?

R - La France doit essayer d’appuyer les demandes qui étaient à la base de ces révolutions, c’est-à-dire une aspiration à la dignité, à la lutte contre la corruption et une demande de renouvellement des générations au pouvoir. C’est tout à fait dans nos valeurs. Elle doit aussi être attentive au fait que les droits des minorités, les droits des femmes, etc., soient respectés. Mais elle n’a pas à dicter - elle ne pourrait pas d’ailleurs - les choix des uns et des autres. C’est au peuple à émettre ses choix.

Q - Tout à l’heure, vous parliez d’aide financière au Mali mais là, est-ce que vous pensez qu’on n’a pas un petit peu raté le coche entre guillemets en n’apportant pas une aide suffisante, justement financièrement et en termes d’éducation, à ces pays pour qu’ils puissent se développer ?

R - À quels pays pensez-vous ?

Q - À la Tunisie notamment.

R - Nous sommes très présents bien sûr en Tunisie. Alors on peut toujours souhaiter qu’il y ait plus d’appui mais nous avons eu des discussions avec le gouvernement tunisien qui demande la transformation des emprunts qu’il a faits à la France en programmes d’investissement et le ministère de l’Économie est en train d’étudier cela. Nous sommes très présents.

Q - Est-ce que nous avons suffisamment apporté notre aide justement ?

R - Il faut toujours, bien sûr dans la limite de nos moyens financiers qui ne sont pas infinis, appuyer ces mouvements. En Tunisie excusez-moi, il y a beaucoup d’investissements français. C’est probablement le pays qui a le plus investi là-bas.

Q - François Hollande avait annoncé qu’il allait en Tunisie justement au mois de mai prochain. Est-ce que c’est remis en cause ?

R - Pas à ma connaissance, non.


Communiqué du président de la République (6 février 2013)

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Le Président de la République condamne avec la plus grande fermeté l’assassinat ce matin à Tunis de M. Chokri Belaïd, principal responsable du Mouvement des patriotes démocrates de Tunisie.

Ce meurtre prive la Tunisie d’une de ses voix les plus courageuses et les plus libres.

M. Chokri Belaïd s’est engagé tout au long de sa vie publique dans les combats pour la liberté, la tolérance et le respect des droits de l’Homme avec cette conviction profondément enracinée en lui que le dialogue et la démocratie doivent être au cœur de la nouvelle Tunisie. C’est ce message d’unité et de rassemblement des Tunisiens en faveur des libertés fondamentales que les assassins de M. Chokri Belaïd ont souhaité briser.

Dans ces circonstances douloureuses, le Chef de l’État tient, au nom de la France, à exprimer sa solidarité avec la famille de M. Chokri Belaïd et ses proches.

La France est préoccupée par la montée des violences politiques en Tunisie et appelle au respect des idéaux portés par le peuple tunisien lors de sa révolution.

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Communiqué du président du Sénat (6 février 2013)

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Le Président du Sénat condamne fermement l’assassinat du dirigeant du mouvement des patriotes démocrates de Tunisie. Il adresse ses condoléances attristées à la famille de M. Chokri Belaïd, qui n’a eu de cesse de dénoncer avec courage l’intolérance et l’extrémisme.

Jean-Pierre Bel avait effectué une visite en Tunisie en novembre 2012 pour encourager le processus démocratique en cours dans ce pays. Il se dit inquiet du développement d’une violence politique et réaffirme son soutien à tous les démocrates tunisiens.

Dernière modification : 05/12/2015

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