Frédéric Mitterrand face aux médias tunisiens

CONFÉRENCE DE PRESSE DE M. FRÉDÉRIC MITTERRAND
MINISTRE DE LA CULTURE ET DE LA COMMUNICATION

Tunis, le 3 avril 2011

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Nous n’avons pas énormément de temps. Je propose de tenir quelques propos liminaires et je répondrai ensuite à vos questions.

La première chose que je voulais dire est relative à un petit évènement pour moi très important. Je suis allé visiter le chantier du Bardo. J’ai toujours aimé le musée du Bardo, qui est l’un des plus beaux musées de la Méditerranée, mais qui est marqué par l’histoire du protectorat, en ce sens qu’on y voit surtout, jusqu’à maintenant, des œuvres qui datent de l’Antiquité. Admirables, de belles mosaïques, tout cela très bien présenté, des statues, des tas de choses remarquables mais avec une semi absence de tout le patrimoine islamique. C’est quand même l’un des grands chapitres, c’est le moins qu’on puisse dire, de l’histoire de la Tunisie.

Et là, en arrivant à ce musée du Bardo, j’ai pu poser cette question qui était très difficile à poser auparavant, parce que personne ne nous répondait. Tout d’un coup on a posé la question, on en a parlé ensemble. J’ai vu qu’on y avait réfléchi, que les directeurs, que la jeune femme qui nous faisait visiter, avaient réfléchi à cette question. J’ai eu le sentiment, voilà, que les Tunisiens se réappropriaient leur histoire. Je peux vous dire que la différence entre avant et cette visite d’hier, c’était très important. Les Tunisiens se réapproprient leur histoire. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas voir les sublimes mosaïques. Bien sûr qu’il faut les voir, il faut voir tout. Première chose.

Deuxième chose, il y avait là des étudiants, avec un garçon formidable qui dirigeait leur équipe, en train de restaurer des statues antiques. En fait, ils étaient en train de travailler depuis des semaines dans le cadre d’une coopération avec le Louvre. Et je me suis dit : encore un élément de coopération culturelle entre la France et la Tunisie qui fonctionne ! Une fois de plus, je constate, dans une visite à peu près inopinée, la force du lien entre la vie culturelle tunisienne et la vie culturelle française. Deux institutions importantes qui travaillent ensemble à la restauration du patrimoine tunisien.

La troisième chose, c’est que cette superbe architecture en train de s’établir, ce musée qui va ouvrir bientôt – cela va être superbe, vraiment - va redevenir le grand musée de la Méditerranée. Et d’une certaine manière, ce sera comme une sorte de réponse au musée que nous sommes en train de construire à Marseille, le MUCEM (musée des civilisations d’Europe et de Méditerranée) qui sera, lui, le musée de la Méditerranée version Nord dont le but est d’entretenir sans cesse, évidemment, un lien avec le Sud.

Tout au long de cette visite, avec le directeur, avec les jeunes qui travaillaient sur les statues, avec les gens qui travaillaient là, les chefs d’équipe, et la jeune femme de 30 ans qui était la directrice du projet - une femme de 30 ans directrice de tout le projet de reconstruction du Bardo, je me suis dit à un moment : mais c’est formidable, nous sommes détendus. Nous n’avons pas toutes les 10 minutes à rappeler que c’est un projet présidentiel, nous n’avons pas toutes les 10 minutes à dire untel a voulu ceci, untel a voulu cela et untel, vous pensez bien à qui je pense. Tout d’un coup, on était détendu. C’était fantastique, fantastique !

Je ne leur ai pas dit parce que, peut-être, ils m’auraient trouvé un peu outrecuidant de le dire, mais je l’ai ressenti très fort. Et je me suis dit : ce qui est en train de se passer dans ce pays est absolument remarquable et absolument digne d’admiration.

Alors il y a beaucoup de discours où l’on salue la révolution tunisienne, où l’on exprime une totale solidarité, etc. Moi, je voudrais aller plus loin, ou je voudrais aller autrement. Moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe en vérité depuis quatre mois. Bien sûr, tout ce qui est arrivé me passionne. Bien sûr que tout ce qui est arrivé est admirable, bien sûr que la révolution d’un peuple qui prend en main son destin, comme on vient de le voir, une institution comme le Bardo qui prend en main son histoire, bien sûr que tout cela est passionnant.

Je pense qu’il faut d’une part célébrer ce qui s’est fait, l’inventorier, le regarder dans tous les sens comme cela mérite de l’être, mais il faut aussi regarder ce qu’il se passe, ce qui se construit, et il faut l’accompagner. C’est-à-dire qu’il faut vraiment s’inscrire dans cette page nouvelle, si possible le mieux possible.

Je sais que celui qui vous parle - je ne suis pas inconscient, je ne suis pas aveugle, je ne suis pas sourd, surtout - a suscité une déception et une déception forte. Je le sais et j’ai souffert d’infliger une déception à des gens que j’aime et que je respecte.

Alors, ce que je veux dire simplement, c’est qu’il faut quand même aussi rééquilibrer la balance. Moi, j’ai travaillé pendant 30 ans pour les Tunisiens, j’ai fait l’année de la Tunisie en France. Je n’ai pas touché un sou, bien sûr, je n’ai jamais touché un sou de personne. J’ai été avec des artistes, tout le temps. Je pense que je les ai encouragés et soutenus dans des périodes où il n’y avait pas beaucoup de gens pour les encourager et les aider. J’ai fait des films avec des Tunisiens, j’ai fait des longs métrages qui m’importaient. J’ai voulu les tourner en Tunisie plutôt que dans tout autre pays à priori mieux adapté, comme le Japon ou la Corée, puisqu’il s’agissait de "Mme Butterfly".


Et si je déroule la liste, je m’aperçois qu’au fond, cette nationalité tunisienne que je suis fier d’avoir, je l’ai pratiquée. Je l’ai pratiquée profondément, comme beaucoup de gens, et il faut me juger en fonction de cela aussi. Chez moi, la solidarité avec les artistes, les intellectuels tunisiens, a toujours été totale et complète. Vous savez, Serge Adda, le regretté Serge Adda, dont le père était l’un des fondateurs du parti communiste tunisien et qui est mort, malheureusement, ne m’aurait certainement pas pris comme bras droit pendant trois ans, à la tête de TV5, si j’avais été éloigné des aspirations réelles des artistes et des intellectuels tunisiens.

Voilà ce que je pense qu’il faut dire, pour vous montrer que je suis profondément attentif et désireux d’accompagner ce qui est en train de se construire en Tunisie. Je suis absolument sincère. Plus que sincère, investi.

Je suis venu, en plus, avec des choses pratiques parce que je pense que l’on construit avec des choses pratiques. Je suis venu pour parler avec le ministre de la Culture, que je connaissais auparavant. C’est un homme que j’ai connu à travers les travaux qu’il conduisait à Angkor. Il a joué un rôle considérable dans la préservation du site. Donc, nous nous connaissons bien, le dialogue est passé tout de suite et nous avons parlé… du cinéma.

Il doit essayer de mettre en place les premières bases d’un centre du cinéma qui permette au cinéma tunisien de disposer d’un système juridique et fiscal lui donnant la possibilité de progresser, de produire plus maintenant qu’il est libéré des entraves de la censure. Et pour que le système des commissions d’attribution des subventions fonctionne complètement. Pour cela, il y a un assez bon exemple qui est le Centre national du cinéma français. Ce n’est pas du tout de l’arrogance que de le dire puisque c’est finalement un système qui a été copié dans le monde entier.

Comment s’en inspirer ? Nous avons commencé à y réfléchir et même plus que commencé puisque nous avons signé une déclaration dans ce sens. À cet égard, je vous précise que j’avais veillé à nommer une Tunisienne à la tête du fonds Sud, au Centre national du cinéma à Paris, et que je veille attentivement à ce que les moyens de ce fonds, qui joue un rôle important dans la production cinématographique tunisienne, soient maintenus.


Si l’on parle de cinéma, il y a une chose très importante et c’est qu’il n’y a pas de cinéma sans salles de cinéma. J’ai passé des années à expliquer ici qu’il fallait construire des salles de cinéma et à m’apercevoir que personne ne m’écoutait. Là, j’ai le sentiment que nous avons avancé et qu’il y a une prise en compte du fait que, pour que l’industrie du cinéma fonctionne, il faut des salles. Je vais susciter la venue d’un certain nombre d’investisseurs qui, conformément à la loi tunisienne et avec la répartition des parts prévues par la Tunisie, seraient susceptibles de créer des multiplexes dont le cinéma a besoin pour que l’industrie marche, pour qu’il y ait des billets et des spectateurs. Vous savez qu’en France, le cinéma marche bien. Pourquoi ? Parce qu’il y a des spectateurs dans les salles. Nous avons eu 206 millions de spectateurs l’année dernière, des chiffres que nous n’avions pas eus depuis 1966. Pourquoi, parce qu’il y a des salles.

Alors c’est vrai qu’il y a la piraterie qui est un grand problème, c’est vrai que les films circulent en cassettes et en DVD, même de manière légale, mais rien ne remplace le fait de voir un film sur un grand écran, avec le son dolby, etc. À partir du moment où l’on recrée des salles comme cela, je suis sûr que cela marchera en Tunisie.

Voilà donc des aspects pratiques. Cela, c’est un aspect pratique situé entre la politique culturelle et le capitalisme. Je ne vais pas me lancer dans des études de marché ou des choses comme cela mais si je peux accompagner et faire avancer les choses, je le ferai.

Un autre domaine très important, me semble-t-il, c’est celui du livre. Il y a en Tunisie un réseau important de bibliobus. Je crois beaucoup au bibliobus et à la nécessité d’apporter la culture là où elle n’est pas. Nous allons donc faire un effort –mais ce n’est pas un effort, c’est un plaisir – pour ré-achalander tout un ensemble de bibliobus qui n’ont plus de livres. Ils n’ont plus de livres pourquoi ? Parce qu’il y a eu une négligence pendant des années, une négligence qui est la même qui fait que des régions de la Tunisie étaient quasiment abandonnées.

Régions dont je vous rappelle que je les connais bien puisque je suis beaucoup allé au cours de mes voyages en Tunisie à Kasserine, à Sidi Bouzid, dans tous ces endroits là. Je connais même l’hôtel de Kasserine où je crois que pas un Français n’a dormi depuis 20 ans et j’y avais mes habitudes. Je connais très bien tout cela et je sais très bien ce qu’il se passait. C’est pour cela que j’ai souffert quand on a eu le sentiment que j’abandonnais les Tunisiens alors que j’ai toujours été si proche d’eux, plus proche d’eux que beaucoup de gens qui venaient dans ce pays.


Les bibliobus, eh bien voilà : nous allons les aider, nous allons leur donner des livres, nous allons nous en occuper avec le Centre national du livre, de manière à ce qu’ils aient des livres à présenter.

De la même manière, il y a un réseau de librairies en Tunisie qui est relativement important avec de très bonnes librairies qui ont souffert au cours des récents événements. Le Centre national du livre a lancé un fonds d’urgence pour soutenir les libraires tunisiens. Cette opération financera l’approvisionnement en livres des librairies tunisiennes, à hauteur de 3000 euros par point de vente. 11 points de vente ont d’ores et déjà répondu présents et je souhaite que ce chiffre s’accroisse car on sait à quel point les livres sont importants dans la reconstruction d’une culture.

Le Centre national du livre a proposé par ailleurs un plan d’urgence à travers une convention qui pourrait être signée avec la Direction des bibliothèques de Tunisie. Toujours dans le domaine du livre, quatre structures associatives - Bibliothèques sans frontières, Adiflor, Biblionef et Le Français en partage - soutenues par le Syndicat du livre et de la librairie, ont décidé de se mobiliser.

Je tiens à signaler que j’attache aussi beaucoup d’importance à la photographie. J’ai toujours aimé la photographie ; j’ai fait des films sur la photographie ; en tant que ministre français de la Culture et de la Communication, j’attache une très grande importance à la photographie ; j’ai d’ailleurs rassemblé les différentes administrations qui s’occupaient de photographie en une seule mission. La photographie a toujours été en Tunisie un mode d’expression très important. Il y a eu de grands photographes, depuis l’invention de la photographie, mais depuis le mois de janvier, il y a eu un mouvement extraordinaire. Évidemment, la photographie, c’est quelque chose que tout le monde peut appréhender. Je sais que Cérès prépare un beau livre sur la photographie et j’ai chargé une Tunisienne qui habite à Paris, avec laquelle j’avais déjà fait "Une Saison tunisienne" il y a dix ans, de construire avec Cérès ou sous une autre forme, un livre dont je souhaite qu’il soit aussi peu cher que possible pour le faire circuler au maximum, un livre qui permette de voir cette fantastique surrection de photographes à laquelle a donné lieu la révolution. Et cela continue !

D’une manière générale, être ministre de la Culture, c’est à la fois citer et montrer la culture telle qu’elle existe, c’est-à-dire mettre en valeur les musées, les expositions, les films, les livres, etc. C’est aussi, à égalité, être attentif à la création. C’est très difficile parce que ce qui se crée évolue de manière très rapide. Notamment en notre période internet, l’évolution est fulgurante.

En plus, en Tunisie depuis le mois de janvier, la création est en pleine effervescence, à l’image de la société. Il y a donc à la fois les maîtres - et nous allons faire une rétrospective des films de Nouri Bouzid à la Cinémathèque – et les nouveaux, tous ceux qui filment avec leur petite caméra, tous ceux qui, partout, saisissent les formes actuelles de façon artistique. Ceux-là, il faut en rendre compte et il faut les accompagner. C’est pourquoi nous allons avoir au musée du Montparnasse, à partir du mois de septembre, une exposition sur la création contemporaine tunisienne qui, à mon avis, rendra très bien compte de ce qui se passe depuis plusieurs mois dans ce pays.

Être attentif à la création ne veut pas dire abandonner le patrimoine. Voyez, il faut tout faire en même temps ! J’ai toujours été attentif à l’incroyable qualité du patrimoine tunisien et j’ai eu des échanges j’espère fructueux, avec le ministre du Commerce et du Tourisme. Nous nous sommes très très bien entendus. Nous avons parlé essentiellement de tourisme, avec cette idée de développer le tourisme culturel.

C’est un petit peu comme les salles de cinéma, on en a parlé pendant 20 ans, on a dit qu’on allait le faire mais on ne l’a jamais fait ! Pendant 20 ans, on disait au ministre de la Culture : il faut que vous fassiez du tourisme culturel. Et puis on disait au ministre du Tourisme : il faut que vous fassiez du tourisme culturel mais on ne leur disait jamais de travailler ensemble. Là encore, j’observe un changement total. Tout le monde va travailler ensemble et à partir de ce moment là, je pense que nous allons pouvoir véritablement faire des choses intéressantes.

Un pays où il n’y a pas de gîtes d’étape, où il n’y a pas d’hôtels de charme, où il n’y a pas de possibilités de faire du trekking, un pays que l’on ne peut pas traverser à cheval alors qu’il y a une tradition du cheval absolument admirable en Tunisie, un pays où l’on ne peut pas se saisir de toutes les formes contemporaines de tourisme qui composent le tourisme de découverte, lieu même où le tourisme et la culture se mêlent complètement, c’est un pays où le tourisme culturel est lettre morte. Un pays qui s’intéresse à cela, comme j’ai le sentiment profond que la Tunisie s’y intéresse depuis quatre mois, est un pays où le tourisme culturel n’est plus un tabou. Je pense que sur ce plan là aussi, nous allons marquer des points.

J’ai eu aussi des contacts très intéressants avec la télévision d’État qui est redevenue pour les Tunisiens ce que la télévision de service public est pour les Français, c’est-à-dire le lieu du rendez-vous, le lieu du soir, le lieu du journal, le lieu du débat, la fenêtre ouverte sur le monde. Mes entretiens à la télévision ont été aussi très fructueux. Nous sommes partis du principe que nous allons essayer de les accompagner, avec le service public français, sur un certain nombre d’expertises qui seront nécessaires pour organiser une meilleure couverture régionale. Tout un ensemble de points techniques que je ne déclinerai pas mais qui sont très importants et qui permettront de mieux irradier des programmes à caractère régional. En France, nous avons FR3 qui a une production régionale. La Tunisie mérite d’avoir aussi une télévision régionale. À Gafsa, on s’intéresse à tout ce qui se passe en Tunisie, on s’intéresse à tout ce qui se passe dans le monde mais on a aussi envie de donner acte de la vie culturelle, du sport, de la vie quotidienne, de la vie sociale qui se déroule dans la région.


Cet aspect de la régionalisation, semble-t-il, est encore insuffisant. Nous, nous avons l’habitude avec France 3. Je suis d’ailleurs en train de me battre avec le service public en France pour que dans le prochain contrat d’objectifs et de moyens, la régionalisation redevienne l’une des priorités de France 3, ce qui n’est plus tout à fait le cas. Nous pouvons donc contribuer, avec la télévision nationale tunisienne, à avancer dans ce domaine là mais aussi à rendre mieux compte de la vie de la communauté tunisienne en France.

Pour l’instant, c’est comme s’il y avait une sorte de hiatus alors qu’en vérité la communauté tunisienne en France a vécu les événements avec la passion que vous imaginez. Je l’ai vécu d’autant mieux que, comme vous le savez, j’ai deux fils qui sont tunisiens. À la maison, toute la journée, nous étions en train de regarder ce qui se passait sur Facebook et sur notre ordinateur. Je peux vous dire que je suis très conscient de la nécessite de réunir dans des mêmes réflexions, dans des débats, dans des traits d’union, en somme, la communauté tunisienne de France et celle de Tunisie.

Je voudrais dire encore une chose. C’est qu’il y a un sentiment de joie. Il y a des sentiments d’inquiétude : que va devenir l’avenir, comment cela va se passer ? Il y a des sentiments de frustration, de manque, d’affrontement, tout cela. Mais enfin, il y a un sentiment de joie aussi. Personne n’a envie de revenir en arrière, personne n’a envie de retrouver le passé. C’est quelque chose qui nous porte. Il y a un sentiment d’élan et de joie. Dans cet état d’esprit, je trouve aussi qu’il faut fêter la musique. Il faut que la musique soit présente.

J’ai introduit les nuits du ramadan à la télévision et nous allons faire une place particulière à la Tunisie dans cette manifestation que j’organise pour la deuxième année à la Villette, qui s’appelle "Le Grand Ramdam" et qui est une nuit de musique. L’année dernière, j’avais d’ailleurs fait venir un certain nombre d’artistes tunisiens et là, ce sera encore plus fort, au mois d’août, à la Villette. Il y avait eu 18.000 personnes l’année dernière et j’espère qu’il y en aura encore plus cette année. Cela s’était très bien passé, c’était formidable.


Pour marquer ce symbole de la joie, de l’élan, je pense aussi qu’il faudrait faire une grande fête musicale, avant le lancement de la campagne électorale, par exemple, à peu près en juin. Cette fête se déroulera à Tunis, dans un lieu à choisir, vaste et emblématique. Ce sera une fête gratuite et il faut qu’elle soit diffusée en direct sur une des grandes chaînes françaises. Il y a plusieurs projets et celui qui obtiendra la meilleure chaîne française avec les meilleures conditions de diffusion intégrale, pas seulement de la musique mais aussi la possibilité d’insérer des pastilles sur la vie en Tunisie depuis plusieurs mois, celui-là obtiendra le soutien du ministère de la Culture et de la communication. De toutes les façons, cela aura lieu.

Voilà, vous voyez qu’en un peu moins de 24h, nous avons quand même avancé sur pas mal de choses, avec le patron de la télévision, le ministre de la Culture, le ministre du Commerce et du Tourisme. Aujourd’hui, j’ai eu le plaisir de rencontrer aussi la ministre des Affaires de la femme avec laquelle nous avons aussi abordé un certain nombre de questions sur lesquelles je ne dirai rien encore puisque rien n’est encore construit. Mais nous nous sommes très bien entendus et nous avons beaucoup réfléchi à l’idée d’essayer de faire venir à Tunis, pour un colloque que nous souhaiterions le plus large possible sur le thème "Femme et citoyenneté", des personnalités européennes importantes qui pourraient contribuer à animer ce débat.

Voilà. Je dois vous dire que je n’arrivais pas avec une mallette de préconisations. J’arrivais avec une mallette de choses que je pensais pouvoir faire en tant que ministre français de la Culture, en tant que… Tunisien et en tant qu’amoureux de la culture en général.

Surtout, ce qui est important, c’est l’écoute. J’écoute ce que l’on a à me proposer et j’essaye de le mettre en musique. Maintenant, je répondrai à vos questions.

Question : Tout ce que vous êtes en train de nous présenter est déjà impressionnant. Cela dénote une approche plutôt tunisienne, j’ose dire. J’ai cependant une petite remarque concernant la présence de la langue française. J’imagine que vous êtes conscient du recul de la langue française en Tunisie, apparemment comme partout dans le monde. J’ai déjà remarqué que l’Institut français de coopération à Tunis assure des cours et qu’il y a un programme avec le ministère tunisien de l’Éducation mais je crois que c’est un volet auquel il faut s’intéresser. Qu’en pensez-vous ?

Réponse : Vous devriez être français. Vous savez pourquoi ? Parce que les Français sont tout le temps en train de dire que leur langue recule et ce n’est pas tout à fait vrai. Il y a un certain nombre de domaines dans lesquels la langue française progresse. En fait, il y a 220 millions de locuteurs français et ce chiffre ne diminue pas.

Ce qui est certain, c’est que dans les pays où il y a un développement intellectuel fort, notamment dans des périodes de grande fertilité comme ici depuis quatre mois, la langue française en prend un coup. Parce qu’on est tout le temps sur Facebook, tout le temps sur son ordinateur, tout le temps en train d’aller vers d’autres langues comme l’anglais. Mais je n’ai pas vraiment ce sentiment d’un déclin. J’ai le sentiment que quelquefois nous ne sommes pas adaptés aux situations telles qu’elles se présentent.

Mais j’espère que la langue française pourra reprendre la place qu’elle mérite, avec les coopérations que nous pourrons mener avec la télévision, à travers les positions que nous avons prises en flèche pour civiliser, en quelque sorte, internet, en luttant contre la piraterie ou en favorisant la numérisation dans de bonnes conditions. Je dis cela sans chauvinisme.

Je vous signale qu’il y a quand même un enjeu très important qui recoupe votre préoccupation, le problème de la numérisation du patrimoine et des œuvres. J’étais, il y a huit jours, à San Francisco. J’ai rencontré des gens de Google, des gens d’Amazon, des gens d’Apple et je les ai trouvés tous très intéressants. C’était intéressant et étrange en même temps. Ce qui est important, si nous voulons défendre la langue française, mais si nous voulons défendre la langue arabe aussi, si nous voulons défendre les langues qui ne sont pas totalement mainstream, pour utiliser un mot anglais, c’est que nous soyons les maîtres de notre numérisation. Cela ne veut pas dire, d’ailleurs, que nous ne ferons pas des affaires avec Amazon, Google et Apple. Pas du tout ! Au contraire, ils sont très efficaces. Mais nous ferons nos affaires avec eux sur un plan d’égalité et pas en nous laissant dicter par eux les termes de l’échange. Il y a d’ailleurs eu, il y a une semaine, un arrêt de la numérisation des œuvres récentes par Google à la suite d’une décision de justice parce que Google veut numériser un certain nombre d’œuvres sans demander la permission, dans un système où c’est la personne spoliée qui doit réagir. Cela vient d’être arrêté par la justice américaine.

C’est pour vous dire à quel point les débats sur la défense et l’illustration de la langue française relèvent de l’enseignement, de la télévision, et se déplacent aussi sur un autre terrain de conflit très important, ce problème de la numérisation.

Quand on envisage la révolution tunisienne, qui est la première révolution de l’histoire à s’être faite aussi sur internet, ou via internet, on imagine à quel point il est essentiel, chaque fois que l’on réfléchit à la question que vous soulevez, de bien réfléchir aux termes du conflit et aux points relatifs à la numérisation et à l’information sur internet.

Question : Monsieur le Ministre, je tiens à vous rapporter que la nomination de la dame tunisienne à la tête du Fonds Sud a été très mal perçue par nombre de Tunisiens, y compris les cinéastes. Sur quels critères a-t-elle eu lieu ?

Réponse : Le domaine du cinéma est un domaine assez passionnel. Je peux vous dire que si l’on fait beaucoup de cinéma, c’est toujours un peu compliqué. J’ai moi-même été président pendant quatre ans du Fonds Sud et j’ai été président pendant quatre ans de la Commission d’avances sur recettes. Je sais les passions que cela suscite. Il m’est arrivé, moi-même, d’être fortement contesté. C’est très dur, d’être président d’une commission. On ne peut pas plaire à tout le monde. On ne peut pas satisfaire tout le monde.

En ce qui me concerne, j’ai vraiment choisi en connaissance de cause quelqu’un qui dirige des ateliers d’écriture depuis 20 ans, qui connaît la machine qui permet de créer un film. C’est le scénario qui commence et au Fonds Sud, on juge des scénarios. Quelqu’un qui a produit - notamment dans des conditions difficiles, il faut le rappeler – les films de Raja Amari. Ce n’était pas simple ! Rappelez-vous les articles publiés quand les films de Raja Amari sont sortis ici, il y a quatre ou cinq ans. C’était terrible et il fallait avoir un vrai courage de productrice. Donc, j’assume totalement le choix que j’ai fait. Je comprends très bien que cela puisse susciter, compte tenu du caractère passionnel du cinéma, des controverses mais je pense que c’était malgré tout un bon choix.

Question : Ma question est relative au cinéma. Les films, fictions et documentaires, maintenant qu’ils sont libérés de la censure, ont-ils une chance d’être diffusés en France, comme les livres d’ailleurs ?

Réponse : Les films tunisiens ont finalement été assez diffusés en France. Pas suffisamment mais relativement, dans la mesure où Paris est quand même une ville où il y a une offre cinématographique importante. De la même manière qu’on peut y voir des films coréens. Le plus beau film étranger de l’année dernière était pour moi un film coréen et je crois qu’il n’y avait qu’à Paris qu’on pouvait le voir.

Les films tunisiens ont été assez largement vus dans ces cercles là. En revanche, ils n’ont pas été vus dans un public populaire parce qu’il n’y a pas eu de diffusion télévisuelle. C’est quand même la télévision qui est généralement le premier vecteur pour forcer l’attention populaire. Cela fera partie du contrat d’objectifs et de moyens en discussion avec le service public. Pas seulement pour les films tunisiens. Vous savez, pendant des années, quand j’arrivais quelque part, on disait : ah, c’est le Tunisien ! J’avais la réputation de trop favoriser la Tunisie. Il est important de soutenir tout un ensemble de cinémas qui viennent de pays émergents ou émergés. Je pense que, sur ce plan là, on fera des progrès.

Question : Lors de votre entretien avec votre homologue tunisien, vous avez manifesté l’envie de financer certains projets comme le Centre national du cinéma et le Musée d’art contemporain. Pourquoi pas le théâtre et pourquoi pas la musique aussi ?

Réponse : Le théâtre, la musique, le spectacle vivant, la chorégraphie, vous avez en France un intérêt très grand pour la chorégraphie tunisienne. Vous avez une médiatrice culturelle remarquable qui a fait beaucoup progresser l’image de la chorégraphie tunisienne au-delà de ses frontières. Vous avez une dizaine de chorégraphes tunisiens remarquables.

Pour l’instant, nous nous sommes appuyés essentiellement sur le programme des festivals mais disons que ce sera la deuxième tranche des discussions que nous aurons. Nous allons essayer d’avancer tout de suite sur la question de tout ce qui a surgi ces quatre derniers mois. Bien sûr que sur le théâtre, la chorégraphie, la musique, nous allons essayer d’infléchir les programmes des festivals d’été, en France, pour qu’ils soient beaucoup plus ouverts aux artistes de la scène tunisienne mais je ne peux pas vous en dire plus pour l’instant.

Question : Qu’en est-il du projet de centre culturel en Tunisie ?

Réponse : Le centre culturel en Tunisie, c’est quelque chose pour quoi je me bats depuis vingt ans. Je pense que grâce à la libération intervenue depuis janvier, le projet a retrouvé une grande actualité. Je sais que les fonds que l’on réclamait depuis des années ont été enfin fléchés, c’est-à-dire inscrits au budget. Je pense que d’ici deux ans, ce centre culturel français, sans arrogance ni néocolonialisme, mais avec toute la capacité à mettre en valeur le lien tellement fort qui existe entre nos deux pays, sera ouvert. Je l’appelle de mes vœux depuis toujours. Je suis allé, il y a six mois visiter en détail l’endroit où il doit s’installer et j’ai constaté que c’était le lieu idéal.

Je crois qu’il faut que l’on se quitte, malheureusement.

Dernière modification : 12/04/2011

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