Haïfa, l’âme du chantier

Portrait d’Haïfa, 27 ans, architecte de l’entreprise générale CIC responsable de la conduite des travaux du futur centre culturel français à Tunis.

Une enfance tunisoise

Haïfa nait à Tunis, en mai 1987. Son père exerce la profession de comptable et sa maman, au profil littéraire, veille avec beaucoup d’exigence sur l’éducation de ses enfants : un garçon et deux filles. Haïfa, qui est la petite dernière, est admise quelques années plus tard en section math au lycée pilote Habib Bourguiba, tout près de ce qui deviendra un jour "son" chantier.

Enfant, Haïfa a souvent l’occasion de traverser la friche industrielle de Tunis marine. Elle rêve déjà d’en faire des lofts et des bureaux. Pourtant, elle n’a pas une idée précise de son futur métier. « Au lycée pilote, nous étions programmés pour devenir ingénieurs ou médecins », se souvient-elle, « mais mes parents m’encourageaient à suivre mon désir profond car pour avoir une grande capacité de travail, il faut être passionné par ce que l’on fait ». Finalement elle inscrit l’architecture comme premier choix sur sa fiche d’orientation. Certains de ses amis et de ses enseignants sont interloqués !

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La tête dans les concepts

Alors commence une longue période de formation : six années à l’École d’architecture de Sidi Bou Saïd (ENAU), incluant un stage professionnel chez Arké, une agence d’architecture minimaliste où Haïfa continue de forger sa personnalité : « Quand on travaille sur des choses simples, on déploie beaucoup de sensibilité en s’appuyant sur les éclairages, l’usage du blanc, les jeux d’ombre et de lumière. C’est l’expression de la sobriété », résume-t-elle.

Parallèlement, Haïfa commence un mastère à l’ENAU. La première année est consacrée à l’étude des sciences des formes et à la découverte des axes de recherche. À la fin de l’année, elle choisit un sujet qui peut laisser perplexe : étude de l’acte de création. « La pensée cartésienne, précise-t-elle, isole les domaines de la création : conscient/inconscient, rationnel/irrationnel. Or en fait, dans l’acte de création, il y a des processus conscients et inconscients, mais avec la division des champs, on perd cette réalité. »

La conclusion de tout cela, c’est que « dans toute opération, il y a de la spiritualité. D’ailleurs, pourquoi est-on saisi d’un sentiment particulier quand on entre dans une mosquée ou dans une église ? Ce ne sont pourtant que des formes. On veut créer une ambiance et c’est une manipulation des formes qui nous apporte la réponse. »

Haïfa, qui se réfère à Bergson, Merleau-Ponty et Thomas Kuhn, en est convaincue : « les révolutions plastiques commencent par une révolution culturelle qui finit par traverser la matière ».

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Et les pieds sur le chantier

Par la suite, Haïfa postule pour le Petit-Carnot. Faut-il y voir le destin ? Elle a rédigé la plus grande partie de son mémoire d’architecture sur les lieux même du chantier, dans le bloc A de la médiathèque Charles-de-Gaulle. « Après la révolution, c’était un endroit très calme, » se souvient-elle.

« Je voulais faire du chantier. L’architecte, c’est un concepteur, c’est un penseur mais c’est aussi un technicien. Alors je me suis présentée sur le site où j’ai trouvé M. Azzeddine [1] à qui j’ai laissé mon CV. Plus tard, j’ai passé mon entretien avec M. Boulbaba [2], et j’ai été choisie. Quand je me suis retrouvée à pied d’œuvre, j’ai compris que c’était bien ce que je souhaitais. En plus, il s’agit de réhabilitation et je suis très sensible à cet aspect des choses », ajoute Haïfa. « J’espère que le chantier du Petit-Carnot va donner des idées car il y a tout un patrimoine en train de disparaître en Tunisie. »

Les tâches d’Haïfa évoluent avec le projet. Elles consistent notamment à vérifier la conformité des réalisations aux clauses techniques du cahier de charge et aux plans de la maîtrise d’œuvre ou à coordonner les interventions des sous-traitants. Tout cela dans le cadre d’un travail d’équipe, prend-elle soin de préciser.

« J’ai vraiment trouvé ma vocation », s’exclame Haïfa. « J’adore la recherche et j’aime le chantier, c’est passionnant. Les personnes avec lesquelles je travaille sont vraiment intéressantes : des gens simples qui sont drôles et qui ont beaucoup de choses à transmettre. Même les gros durs ont un cœur d’or ! C’est un très bel univers », conclut-elle.

Est-ce que cela a été gênant, à un moment ou à un autre, d’être une femme ? Haïfa s’amuse de la question : « Non, mais il y a des règles de comportement comme dans tous les milieux professionnels. Par exemple, j’ai dû apprendre à parler fort pour être prise au sérieux. C’est juste une question d’adaptation, de part et d’autre » .

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[1le chef de chantier du Petit-Carnot

[2le gérant de l’entreprise générale CIC, responsable du chantier

Dernière modification : 30/06/2016

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