Les relations franco-tunisiennes jusqu’à l’indépendance

La mise en place du Protectorat

Sous le règne de Mahmud Bey (1814-1824) et de son fils Hussein, les intrigues de palais et l’avidité des nobles conduisent le pays au marasme. L’interdiction de la guerre de course par la France et la Grande-Bretagne en 1824 prive la Tunisie de ressources financières. Elle souffre des excès de fiscalité, de la concurrence étrangère (industrie artisanale, huiles...), et se trouve décimée par les épidémies et la famine.

L’installation française en Algérie en 1830 et la conquête de Tripoli par les Turcs en 1853 menacent l’autonomie de la Régence qui cherche une aide extérieure contre la banqueroute qui la menace. La Tunisie doit choisir entre les Turcs et les Français. Pour s’émanciper du sultan ottoman, Ahmed Bey (1837-1859) s’appuie sur la France, qui, favorable à Mehmet Ali, vice-roi d’Egypte, s’oppose à la Turquie. Il abolit l’esclavage, émancipe les juifs, permet l’ouverture d’écoles chrétiennes et modernise son armée et sa marine. En 1846, il est reçu à Paris comme un souverain. Il emprunte largement à la France pour construire son palais de la Mohammedia et pour équiper l’arsenal de Porto-Farina.

Mohammed Bey (1855-1859) esquisse une politique de réaction musulmane, se reconnaît vassal du sultan ottoman et, durant la guerre de Crimée, envoie des troupes contre les Russes. À la suite des pressions du congrès de Paris, il promulgue le 9 septembre 1857 le Pacte fondamental (Ahd el-Aman) qui garantit la sécurité des personnes et des biens, institue l’égalité devant la loi et l’impôt et la liberté du commerce.

Son successeur Mohammed As-Sadok Bey (1859-1883) promulgue la Constitution du 26 avril 1861, qui organise une monarchie de type parlementaire, formule nouvelle dans le monde musulman. Mais la mauvaise administration, les dépenses excessives de l’Etat et la fiscalité écrasante provoquent la révolte de 1864 conduite par Ali ben Ghedahem (le "bey du peuple"), difficilement mais impitoyablement réprimée. Cette révolte et les emprunts ruineux de 1863 et 1865 obligent l’État tunisien à accepter en 1869 la tutelle d’une commission financière anglo-franco-italienne, présidée par un Français, l’inspecteur Willet, et chargée d’assurer le paiement de sa dette. L’emprise de plus en plus ferme de la France sur la Régence est contrecarrée par l’influence commerciale britannique et par la présence en Tunisie de nombreux colons italiens.

En 1878, au congrès de Berlin, la Grande-Bretagne, qui a obtenu Chypre, reconnaît les intérêts particuliers de la France en Tunisie et retire son consul à Tunis. Bismarck laisse la France prendre sa part de l’Empire ottoman moribond. Le heurt des intérêts français et italiens devient plus violent : les consuls Roustan et Maccio rivalisent d’initiatives. Le bey, après avoir semblé favoriser la France, penche fin 1880 vers les Italiens.

Jules Ferry se décide alors à intervenir sans retard. Sous le prétexte d’une des fréquentes incursions des montagnards Khroumirs en territoire algérien vers le 30-31 mars, il fait envahir le 4 avril la Tunisie, à partir de l’Algérie, par une force de 30.000 hommes conduite par le Général Bréart. Alors que ce corps expéditionnaire parvient aux abords de Tunis, Sadok Bey accepte le 12 mai 1881 le Traité du Bardo (ou de Kasser Saïd) qui place la Tunisie sous protectorat français. En 1882, un nouveau bey, Ali Ibn Hussein, est installé.

Les tribus du Sud se soulèvent dans la région de Kairouan et de Sfax. Ce mouvement est arrêté par l’intervention de la flotte française, qui bombarde et prend Sfax le 11 juillet 1881, et de troupes terrestres qui s’emparent de Kairouan le 26 octobre et de Gafsa le 19 novembre. Le 8 juin 1883, la convention de La Marsa précise le régime du protectorat : le bey garde sa souveraineté interne et l’intégrité de son territoire, mais abandonne à la France la défense nationale et la politique étrangère et lui donne toute liberté pour réformer l’administration, qui passe en fait presque entièrement sous contrôle de la France, représentée par un résident à Tunis.


Le protectorat et les premiers mouvements nationalistes

L’organisation du régime du protectorat est confiée à Paul Cambon, ministre résident à partir de 1882, puis premier résident général de 1885 à 1886. Il donne au régime plus de souplesse, en laissant au bey une apparence de souveraineté et dégage la Tunisie en matière législative et budgétaire de l’emprise du parlement français. Des directeurs techniques se substituent aux ministres tunisiens.

Après une période d’administration militaire de 1883 à 1884, la France met en place des contrôleurs civils qui supplantent localement les caïds. Elle réduit au minimum l’initiative tunisienne, mais assure l’ordre et rend possible la reprise économique (mise en place du réseau ferroviaire, mise en valeur des phosphates de Gafsa, plantation des olivettes de Sousse et de Sfax).

L’occupation de la Régence met l’élite tunisienne en contact plus étroit avec l’Europe et avive le courant réformiste, qui préconise depuis la fin du XIXème siècle la purification de l’islam et la conciliation de la religion musulmane avec les idées modernes. Des associations nées dans les cercles culturels se transforment en mouvements politiques, qui contribuent à la prise de conscience nationale de l’élite tunisienne.

En 1907, Ali Bach Hamba et Bechir Sfar fondent le Mouvement des jeunes Tunisiens, qui prend la défense des intérêts des autochtones dans le journal "Le Tunisien". Le mouvement manifeste suite à l’invasion de la Tripolitaine par les troupes italiennes en 1911. La même année éclate l’émeute consécutive à l’affaire de l’immatriculation du cimetière du Djellaz, durement réprimée. En février 1912, les autorités françaises expulsent les dirigeants des Jeunes Tunisiens.

Après une période de clandestinité, le mouvement, devenu parti tunisien, profite en avril 1919 du séjour du Président des Etats-Unis, Wilson, pour demander les mesures qu’implique l’application de ses quatorze points dans le pays, et un pamphlet, "la Tunisie martyre", réclame une constitution qui reprend l’essentiel du Pacte fondamental promulgué par Mohammed Bey en 1857 sous la pression des grandes puissances.

En 1920, le parti tunisien devient parti libéral constitutionnel ou Destour, dont le premier animateur est le Cheik Thaalbi. Face à la montée du nationalisme tunisien, pour répondre aux revendications constitutionnelles du Destour, la France finit par introduire en 1922 quelques réformes : création des conseils des caïdats indigènes pour les affaires locales, création d’un Grand conseil, dont le pouvoir en matière économique et budgétaire n’est que consultatif. La loi de 1923 qui permet la naturalisation des Tunisiens est considérée par l’opinion nationaliste comme contraire à la souveraineté du bey. En 1924, les troubles prennent un caractère social, les grèves de 1924-1925 provoquent l’arrestation ou l’exil des chefs syndicalistes.

En mai 1930, la tenue du congrès eucharistique à Carthage choque la population musulmane et, en 1932-1933, le problème des Tunisiens naturalisés considérés comme "infidèles" par une partie de la population appuyée par une opposition nationaliste craignant l’assimilation, ressurgit. Le parti destourien profite de différentes commémorations françaises en Tunisie pour mobiliser la population contre la France. Celle-ci réagit en prononçant la dissolution du parti le 31 mai 1933 et en nommant résident le Général Marcel Peyroutou (1933-1936). Peu après, un groupe de militants aux idées plus avancées, rassemblés autour du docteur Materi et des avocats Habib Bourguiba, Bahri Guiga et Tahar Sfar, se sépare du parti destourien d’Ahmed As-Safi et Salah Ferhat pour former le Néo-Destour. La scission devient effective au congrès de Ksar-Helal en mars 1934.

Contrairement au Vieux-Destour panarabe et musulman, qui s’appuie sur les classes les plus aisées, le Néo-Destour recrute au sein des fonctionnaires et petits employés, et prône la souveraineté nationale, la neutralité confessionnelle et la séparation des pouvoirs. Il inaugure la politique des étapes basée sur des acquis successifs. Après l’échec en 1934 de l’élargissement du Grand conseil en direction des intellectuels, Peyroutou prend des décrets qui entraînent émeutes et répression.

Son successeur Armand Guillon (1936-1939) plus souple, fait libérer les détenus politiques. Avec l’avènement du Front populaire, qui semble prôner une clarification de la situation tunisienne et la défense des intérêts de la population, le Néo-Destour espère trouver un écho à ses revendications, mais l’opposition de la colonie française et le grave conflit social dans la région des mines de phosphates détériorent les rapports entre le Néo-Destour et le gouvernement français. Le parti se durcit, le pouvoir réagit par des arrestations. En avril 1938, une grève générale dégénère en émeute. Le Néo-Destour est dissous et un grand nombre de ses militants, dont Bourguiba, sont arrêtés. L’Etat de siège est proclamé.


La seconde guerre mondiale

Pendant la seconde guerre mondiale, la direction du Néo-Destour est favorable aux alliés, et Bourguiba condamne la politique de l’Axe. Dès 1939, l’Allemagne adopte une politique de propagande pour soulever la population contre la France. Le bey Mohamed El-Moncef prend la relève du mouvement nationaliste : dans un programme en douze points, il propose de renforcer la présence tunisienne dans l’administration, de donner aux Tunisiens l’égalité devant les emplois, les salaires, l’instruction et de nationaliser les entreprises d’intérêt public. En octobre 1942, il entre en conflit avec le résident.

Le 11 novembre 1942, les Allemands occupent la Tunisie et se rendent rapidement maîtres des principaux centres stratégiques. La résistance des forces de l’Axe est particulièrement forte dans les secteurs de la ligne de Mareth au sud, de Kasserine à l’ouest, de Medjez el-Bab au nord-ouest. Moncef bey notifie la neutralité de la Tunisie aux Alliés et aux puissances de l’Axe. Le 31 décembre 1942, il crée un ministère national avec Materi, Salah Ferhat et Mohamed Chénik.

La Tunisie est finalement conquise par les troupes anglo-franco-américaines après une campagne de trois mois (18 février-13 mai 1943). Le 8 mai 1943, les Alliés entrent dans Tunis, les Britanniques envahissent le palais beylical. Le 13 juin, le Général Juin demande au bey d’abdiquer. Sur son refus, le Général Giraud le destitue et le transfère dans le sud algérien, puis à Ténés et à Pau où il mourra en 1948. Il est remplacé à Tunis par Lamine bey. Le Général de Gaulle rétablit le régime du protectorat par décret du 27 mars 1944.

Cette destitution, mal perçue par le peuple tunisien, provoque la recrudescence du nationalisme. Le Néo-Destour fait valoir son loyalisme, mais est soupçonné de collaboration avec l’Italie. Les réformes de 1945 lui paraissent décevantes. Bourguiba assiste secrètement à la constitution de la Ligue Arabe au Caire. En Tunisie, la création en 1945 de l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT) apporte un appoint au mouvement national.


Vers l’indépendance

Le 23 août 1946, les deux Destours et les représentants d’autres partis nationaux se réunissent clandestinement et rédigent une motion qui peut être considérée comme la charte du nationalisme tunisien. Malgré les volontés d’apaisement, le climat empire : le 5 août 1947 à Sfax, une grève de l’UGTT prend le caractère d’une protestation politique.

En septembre 1949, Bourguiba regagne la Tunisie. Quelques mois plus tard dans une déclaration à l’AFP de Paris, il présente un programme en sept points et affirme la nécessité de la coopération franco-tunisienne. Le 31 mai 1950, Louis Périllier est nommé résident, et le ministre des affaires étrangères Robert Schuman déclare que sa mission est de mener la Tunisie à l’indépendance.

Le Néo-Destour accepte de négocier avec la France. Le 17 août 1950 se crée un gouvernement tunisien avec Mohammed Chénik pour président et Salah ben Youssef, secrétaire général du Néo-Destour, comme ministre de la Justice, chargé de négocier les étapes successives de la Tunisie vers l’indépendance. Les réformes prévoient une meilleure représentation des Tunisiens dans la fonction publique et la fin de l’administration directe, mais pas l’autonomie complète. Ces premières réformes paraissent insuffisantes. Le 15 mai 1951, à la suite d’un discours de Lamine Bey demandant un régime constitutionnel d’inspiration démocratique, le résident se présente au palais avec des troupes et demande au bey de chasser Chénik et ben Youssef. Le bey proteste auprès du président de la République et Chénik se rend à Paris pour poursuivre les négociations, mais n’obtient aucune avancée.
Le 16 janvier 1952, le nouveau résident Jean de Hautecloque interdit le congrès du Néo-Destour et fait arrêter 150 destouriens dont Bourguiba. Le congrès se tient clandestinement, sous la présidence d’Hédi Chaker qui prône l’abolition du protectorat. L’UGTT déclare la grève générale, des émeutes ont lieu. Paris persiste à considérer que les réformes doivent se faire par étapes, et l’ONU est saisie de l’affaire. Après la destitution du cabinet Chénik, le bey constitue un nouveau cabinet avec comme Premier ministre Salaheddine Baccouche.

Devant l’extension de la résistance populaire et l’apparition du terrorisme (notamment par l’organisation de la Main Rouge), le Quai d’Orsay cherche l’apaisement : en mai 1952, les ministres tunisiens sont élargis, et le résident Voizard assouplit le régime des détenus politiques et en libère quelques-uns. En mars 1954, Salah El-Mzali devient Premier ministre mais ses réformes sont jugées encore une fois insuffisantes.

Pierre Mendès-France, devenu président du Conseil, permet en juillet 1954 à Bourguiba de résider près de Montargis et, le 30 juillet, fait approuver par le gouvernement le régime d’autonomie interne de la Tunisie. Le lendemain à Carthage, auprès du bey, il proclame l’autonomie interne de la Tunisie et le transfert de l’exercice interne de la souveraineté à des personnes et à des institutions tunisiennes. Il demande la constitution d’un ministère pour discuter des modalités de l’autonomie. Ce cabinet constitué sous la présidence de Tahar ben Ammar commence les pourparlers le 4 septembre.

A la suite d’une entrevue entre Bourguiba et Edgar Faure, revenu au pouvoir, un protocole d’accord entre les deux gouvernements est rendu public le 21 avril 1955 et officiellement signé le 3 juin. Il consacre l’autonomie graduelle de la Tunisie et les droits des français dans ce pays, la Défense et les Affaires étrangères demeurant réservées. Le résident général est remplacé par un Haut commissaire.

Ce protocole d’accord provoque l’opposition des membres du Rassemblement français de Tunisie mais aussi du secrétaire général du Néo-Destour Salah ben Youssef qui y voit une atteinte à la cause de l’arabisme et de l’indépendance intégrale, non seulement de la Tunisie, mais du Maghreb entier. On assiste à la résurrection de la division entre le Vieux-Destour et le Néo-Destour. Ben Youssef, appuyé par certains milieux conservateurs, ne reconnaît pas son exclusion du parti et constitue le Secrétariat général du Néo-Destour qui lutte contre les bourguibistes. Cette opposition provoque un climat de guerre civile. Le 28 janvier 1956, il quitte la Tunisie, échappant de peu à l’arrestation.

Le 20 mars 1956, des négociations menées avec le gouvernement de la République aboutissent à un nouveau protocole franco-tunisien qui déclare le traité du 12 mai 1881 caduque et reconnaît l’indépendance de la Tunisie. Devenu chef de gouvernement, Bourguiba proclame la déchéance de la monarchie et l’établissement de la République le 25 juillet 1957.

Dernière modification : 15/08/2016

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