Point de presse à la Kasbah

CONFÉRENCE DE PRESSE DE M. ALAIN JUPPÉ
MINISTRE D’ÉTAT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET EUROPÉENNES

Kasbah de Tunis, le 20 avril 2011

Mesdames et Messieurs les journalistes,

Le voyage que je fais aujourd’hui à Tunis est pour moi très important. Je sais très bien qu’il y a pu avoir dans les semaines ou les mois précédents, parfois, quelques retards ou quelques incompréhensions entre la France et la Tunisie et je crois que tout cela est derrière nous. Le plus important, l’essentiel, je le disais au Premier ministre, c’est cette relation entre nos deux pays, qui est ancienne, qui est profonde, qui est riche sur tous les plans, politique, économique, culturel, et qui est tellement solide qu’elle ne peut pas casser.

C’est ce que je suis venu dire ici, en ajoutant que ce grand mouvement qui s’est déclenché à partir de la Tunisie et qui touche tout le monde arabe suscite chez nous beaucoup d’admiration et beaucoup de respect. Beaucoup d’admiration parce qu’il faut du courage pour secouer le joug de régimes qui étaient des régimes autoritaires et policiers. Et respect parce que cela s’est passé avec un grand sens des responsabilités, beaucoup de maturité politique et finalement sans violence.

Cela va de soi que la France souhaite profondément le succès de ce mouvement qui voit s’affirmer des idées auxquelles nous tenons depuis bien longtemps, à savoir la liberté, la liberté des peuples, la liberté des citoyens, la démocratie, les droits de l’homme. C’est une chance extraordinaire, d’autant que le modèle tunisien, je crois qu’on peut parler ainsi, se répand sur l’ensemble du pourtour de la Méditerranée, comme je l’ai dit tout à l’heure.

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M. Alain Juppé s’adresse à la presse à l’issue de son entretien avec le Premier ministre tunisien, M. Béji Caïd Essebsi.

Donc admiration et respect, mais aussi soutien. Nous ne sous-estimons pas les difficultés considérables qu’implique tout processus révolutionnaire. Il s’agit de passer d’un ancien régime à un nouveau régime et il y a beaucoup de difficultés à surmonter. Nous sommes au côté de la Tunisie, sur tous les plans, sur le plan politique je vous l’ai dit, sur le plan économique aussi.

Dans notre aide bilatérale, nous allons essayer de faire un effort important pour aider la Tunisie, notamment par le biais de l’Agence française de développement, dont le directeur général est ici présent, dans ma délégation. L’AFD mobilisera sur les années en cours 2011 2012, 350 millions d’euros pour des projets correspondant évidemment aux priorités du gouvernement tunisien et pouvant faire l’objet de décaissements rapides, dans le domaine de la formation, de la lutte contre le chômage, s’agissant aussi des problèmes financiers et de tout ce qui concerne la rénovation urbaine et la gouvernance.

Nous souhaitons également jouer de toute notre influence pour mobiliser les moyens européens - les voyages de Mme Ashton et de M. Barroso ont été aussi, je crois, très positifs – et, au-delà même de l’Europe, l’intérêt et le soutien des grandes puissances. C’est la raison pour laquelle le président de la République française, qui, comme vous le savez, préside le G8, a souhaité inviter la Tunisie à Deauville à la fin du mois de mai, lors de la réunion du G8. C’est cette invitation que je suis venu adresser au Premier ministre tunisien. Voilà l’essentiel de mon message.

Nous avons aussi abordé très franchement des sujets qui peuvent parfois être difficiles entre nous. J’évoque évidemment la question de l’immigration. Je voudrais en dire un mot, parce que je sais que c’est une question extrêmement sensible, des deux côtés de la Méditerranée, qu’il faut aborder cette question-là de manière dépassionnée, aussi sereine que possible, en essayant de dialoguer et de se comprendre mutuellement. Nous pouvons d’autant mieux nous comprendre que pour l’objectif à long terme, nous sommes d’accord.

Cet objectif, il est très clair, c’est de réduire les écarts de développement, les inégalités, entre le Nord et le Sud, de façon à ce que, dans les pays du Sud et en particulier ici en Tunisie, cette immense jeunesse puisse, si elle le souhaite, trouver du travail au pays et y jouir des libertés démocratiques et d’une qualité de vie auquel elle aspire. C’est ça le but. Ce n’est pas d’organiser un grand déménagement entre le Nord et le Sud. Et ça, cela passe par un statut avancé de la Tunisie vis-à-vis de l’Europe, cela passe par une meilleure utilisation de l’instrument européen de partenariat et de voisinage, par une relance de l’Union pour la Méditerranée avec les projets concrets que vous connaissez, notamment l’Office méditerranéen de la jeunesse.

À court terme, il y a des problèmes, nous le savons bien. D’abord des problèmes conjoncturels, liés en particulier à la situation en Libye. Il faut que nous en discutions ensemble, nous sommes prêts à le faire, bien sûr. Et puis il y a, en dehors des facteurs conjoncturels, un flux régulier d’immigration. Et je voudrais insister sur ce point, pour dire que la France n’est pas un pays fermé.

Nous accueillons chaque année 200.000 étrangers en France, pas 200.000 Tunisiens mais 200.000 étrangers. La communauté tunisienne en France compte 500.000 personnes, il y a 13.000 étudiants tunisiens en France et le taux de refus concernant les visas que nous délivrons pour aller en France est de 10%, ce qui veut dire que 90% sont attribués. Voilà je voulais simplement rappeler cela pour montrer que la France, je vous le répète, n’est pas une citadelle ou une forteresse.

En revanche, nous ne pouvons pas accepter l’immigration illégale. Parce que c’est un fléau, pour vous - vous ne la maîtrisez pas par définition - ; pour nous car au Nord, nous avons aussi des problèmes, sans doute moins aigus que les vôtres mais nous avons aussi un taux de chômage très élevé, notamment chez les jeunes ; et puis un fléau pour ceux qui la subissent, parce que c’est une forme de traite dont sont victimes ceux qui essaient d’aller dans ces conditions du Sud au Nord. Donc, il faut combattre l’immigration irrégulière et nous sommes prêts à en parler avec nos amis tunisiens, en renforçant les contrôles aux frontières, en faisant intervenir Frontex, cette agence européenne qui est chargée du contrôle de nos frontières, en parlant de réadmission comme vous l’avez fait avec l’Italie. Bref, en essayant de trouver des solutions, non pas dans nos conflits mais dans le dialogue et dans le partenariat.

Voilà, j’ai été un petit peu long, mais j’avais beaucoup de choses à dire ici, à Tunis, et je voudrais vraiment insister sur ce point : c’est avant tout un voyage d’amitié et de solidarité.

Avez-vous des questions ?

Question sur la Libye

Réponse : Nous n’envoyons pas de troupes de combat au sol en Libye, que ce soit clair. La résolution 1973 du Conseil de sécurité, que nous avons contribué à faire voter, ne le prévoit pas et même l’interdit. Ce que nous faisons, c’est aider le Conseil national de transition en lui envoyant des conseillers pour que le CNT puisse s’organiser et organiser lui-même son propre dispositif militaire. Donc, ce ne sont pas des gens qui vont se battre, se sont des gens qui vont faire de la formation auprès du Conseil national de transition dont le président, vous le savez, a été reçu ce matin par le président de la République française, à Paris. Je ne pouvais pas y être puisque j’ai dû quitter le conseil des ministres pour venir ici.

Question sur l’attitude de la France pendant la révolution tunisienne

Réponse : J’ai déjà, je pense, répondu à votre question. Je ne pense pas qu’on puisse dire que nos relations n’étaient pas claires. Nous avons été pris par surprise, c’est vrai. Nous n’avons pas été les seuls, personne n’avait vu venir ce qui s’est passé dans votre pays, c’est-à-dire cet immense sentiment de frustration de la jeunesse, ce besoin de liberté. Quand vous regardez tout ce qui a pu se dire ou s’écrire dans les années qui précèdent, la France n’est pas la seule à ne pas avoir anticipé.

Alors quand cela s’est produit, nous avons été un peu surpris. Peut-être qu’il y a eu un peu de retard à l’allumage, comme on le dit dans l’automobile. Mais il n’y a jamais eu d’ambiguïté, la France a toujours considéré que ce mouvement était un mouvement positif, que c’était une chance, que c’était l’avancée vers la démocratie et la liberté et qu’il fallait donc être au côté de tous ceux qui le portaient ici en Tunisie. Je crois que tout cela, c’est déjà du passé, et que la force du lien franco-tunisien est telle que, maintenant, il faut aller de l’avant.

Question sur les relations France / Italie à propos de l’immigration par Lampedusa.

Réponse : M Guéant est allé rendre visite à son collègue italien il y a quelques jours, je crois. Nous aurons le 26 avril, à Rome, un sommet franco-italien où les deux chefs d’État et de gouvernement se rencontreront, en compagnie des ministres des Affaires étrangères - j’y serai donc -, des ministres de l’Intérieur et des ministres de l’Économie et des Finances. Nous allons regarder toutes ces questions là, et j’en suis sûr, trouver des solutions. Là non plus, il n’y aura pas de bagarre entre la France et l’Italie, deux pays voisins, amis, membres de la même Union européenne. Donc on trouvera des solutions.

Je vous remercie d’être venus nombreux. À plus tard peut-être. Merci beaucoup.

Dernière modification : 27/04/2011

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