Point de presse de M. Alain Juppé à l’issue de la Conférence des amis du peuple syrien

Gammarth, le 24 février 2012

« Bonjour. Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre et que vous n’ayez pu assister à l’ensemble des travaux de la conférence, puisque vous avez dû sortir avant même l’intervention de M. Bhuran Ghalioune, le membre du Conseil national syrien qui a fait une très belle intervention et a exprimé sa volonté de rassembler autour du Conseil national syrien toutes les sensibilités, toutes les communautés syriennes. Il a été très applaudi lorsqu’il a évoqué la participation des Syriens alaouites, chrétiens et kurdes au Conseil national.

Cette conférence est un pas important, d’abord par le nombre de participants : 60 pays, plus la représentation de plusieurs grandes organisations internationales. Elle est importante aussi par la clarté du message qui est adressé à la Syrie. Je ne sais pas si les conclusions de la présidence vous ont déjà été distribuées, mais ces conclusions comportent une condamnation sans ambiguïté de la brutale répression exercée par le régime. Il est même question de crimes contre l’humanité.

La Conférence réaffirme aussi son soutien à la Ligue arabe et à ses initiatives, au plan de paix qui a été proposé. Nous nous réjouissons de la nomination de M. Kofi Annan comme envoyé spécial à la fois des Nations unies et de la Ligue arabe. Le rôle de M. Annan, d’après la lettre de mission qui lui a été confiée par M. Ban Ki Moon, sera de s’appuyer sur la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies, pour mettre en œuvre l’ensemble du dispositif.

La Conférence a aussi lancé un appel à renforcer les sanctions internationales qui seront de nature à faire plier le régime et j’ai rappelé que, lundi, l’Union européenne va examiner de nouvelles sanctions, notamment pour ce qui concerne les opérations de la Banque centrale.

La Conférence affirme aussi son soutien à l’opposition, je l’ai déjà évoqué, et au Conseil national syrien. Nous sommes convenus de soutenir une réunion autour du Conseil national syrien que nous considérons comme le pôle de l’opposition, avec évidemment la participation d’autres groupes, d’autres personnalités, y compris ceux qui se trouvent actuellement en Syrie.

Enfin, nous avons beaucoup mis l’accent sur l’assistance humanitaire en demandant au régime de cesser immédiatement ses violences et d’autoriser un accès libre et sans entraves aux Nations unies, aux ONG humanitaires, à la Croix rouge et au Croissant rouge, en mettant tout particulièrement l’accent sur les besoins humanitaires de Homs. M.Ghalioune a rappelé son souhait de voir s’ouvrir ce qu’il a appelé des corridors humanitaires, en tous cas des voies d’accès à ces villes qui sont bombardées jour après jour.

Sur ce point, je suis évidemment heure par heure les développements de la situation concernant nos journalistes, Mme Édit Bouvier mais aussi M. William Daniels, et leurs collègues étrangers. J’ai demandé aux autorités syriennes, avec beaucoup d’insistance, de permettre à notre ambassadeur de se rendre sur place avec la protection nécessaire pour organiser l’évacuation de la blessée et des autres journalistes. Cette autorisation, pour l’instant, n’a pas été donnée mais il semble que le gouverneur de Homs soit en train de travailler avec la Croix rouge et le Croissant rouge pour organiser cette évacuation. J’espère qu’elle pourra se faire le plus vite possible puisque, comme on l’a vu sur la vidéo qui a été diffusée sur les antennes, Mme Bouvier a besoin de soins extrêmement rapides pour stabiliser son état de santé.

Voilà où nous en sommes sur la situation des journalistes et, plus globalement, sur la Syrie. Je ne vous cache pas que je comprends parfaitement l’impatience, l’angoisse, l’appel au secours de la population syrienne. Nous avons vu tout à l’heure sur les écrans un jeune Syrien de Homs montrant les obus de mortier qui sont lâchés sur la population. Il n’est pas du tout exclu d’ailleurs que la répression du régime ne s’aggrave encore dans les jours qui viennent. Donc, nous faisons tout ce que nous pouvons pour sortir de cette situation scandaleuse et que nous avons tous qualifiée de criminelle et même de crime contre l’humanité.

Je serai lundi à Genève, pour la réunion du Conseil des droits de l’Homme, et j’appellerai les Nations unies à se montrer particulièrement vigilantes et, le cas échéant, à saisir le Tribunal pénal international pour donner suite à ces crimes contre l’humanité.

Voilà ce que je voulais dire. Nous avons quelques minutes pour les questions car je dois prendre un avion pour l’Afrique.

Question : Vous vous êtes entretenu en privé avec Hillary Clinton. Qu’est-ce qu’il ressort de cet entretien ? Les Syriens attendent des mesures concrètes, avez-vous pris des décisions concrètes ?

Washington et Paris se situent exactement dans le cadre des décisions de la Conférence. Ce n’était pas à titre bilatéral que nous allions prendre des initiatives. Nous avons fait un tour d’horizon des différentes questions. Sur la Syrie nous sommes parfaitement en ligne. Alors je comprends bien la réaction immédiate des médias, et surtout du peuple syrien, qui est d’attendre des mesures les plus concrètes que nous pouvons prendre.

Nous en avons pris un certain nombre, je vous l’ai dit : renforcement des sanctions, préparation de réserves humanitaires qui nous permettront d’intervenir très rapidement – ceci a été évoqué hier à Londres – dans le cas où, nous l’espérons, le régime syrien accepterait de laisser un accès plus libre à cette aide humanitaire, poursuite de l’action de soutien de la Ligue arabe, soutien à la mission de M. Annan.

Je ne vais pas reprendre l’ensemble du dispositif que nous avons mis au point. Je comprends parfaitement que l’on puisse estimer que ce n’est pas suffisant, que ce n’est pas suffisamment opérationnel, mais compte tenu des blocages auxquels nous nous heurtons et en particulier du maintien du véto russe et du véto chinois au Conseil de sécurité, nous ne pouvons pas, de notre côté, violer les règles du droit international.

Question : Il a été question du déploiement d’une force de paix arabe. Que pouvez-vous nous dire là-dessus ?

Nous n’en n’avons pas parlé lors de cette conférence. Je sais que certains évoquent cette hypothèse. Nous continuons à penser, pour ce qui nous concerne, que c’est au Conseil de sécurité de donner le feu vert à une telle opération. Mais enfin, si la situation ne s’améliorait pas dans des délais rapides, toutes les options pourraient être évidemment envisagées.

Question : La mission de Kofi Annan pourrait-elle servir à faire pression sur la Russie et la Chine ?

Vous connaissez M. Annan. C’est un homme universellement respecté, intelligent, courageux. J’ai beaucoup d’admiration pour lui et je sais qu’il peut s’investir fortement. Nous lui devons toute notre reconnaissance pour avoir accepté cette mission qui est extrêmement difficile. Je pense que l’aura dont il jouit, y compris auprès de la Russie et de la Chine, pourra être tout à fait utile. Il semble, et je ne veux pas faire preuve d’un optimisme exagéré, que la Chine commence quand même à se poser des questions.

On peut aussi rappeler, enfin, que cette réunion aura des prolongements. Il n’est pas question de se contenter de la réunion de Tunis. Nous allons maintenir la pression. La prochaine réunion aura lieu en Turquie, dans un délai qui n’a pas été fixé mais qui devrait être relativement bref, de l’ordre de quelques semaines. Entre temps la Turquie envisage de réunir les différentes composantes de l’opposition pour aider le Conseil national syrien à se structurer et nous y participerons. La réunion suivante se tiendra à Paris, cela s’est décidé également aujourd’hui.

On peut également rappeler que l’idée du groupe des amis de la Syrie a été lancée il y a 15 jours par le président de la République sur la proposition que je lui avais faite. C’est une idée française, que la Ligue arabe a faite sienne très rapidement. J’aimerais rappeler que nous sommes évidemment heureux que cette initiative ait pu se concrétiser.

Question : Toute action se fera autour du Conseil national syrien ?

C’est ce que nous souhaitons. Il n’est pas le seul, il y a d’autres groupes à l’intérieur du pays. Je suis tout à fait instruit par l’expérience libyenne.L’opposition ne peut réussir que si elle s’unit. À elle d’en décider. Ce n’est pas à nous d’imposer quoi que ce soit. Mais s’il y a des divisions au sein de l’opposition, cela ne marchera pas. J’espère que cette évidence s’imposera.

Après, chacun jouera son rôle. Une fois que la Syrie aura mis en œuvre un système démocratique d’élections libres, il y aura évidemment des tendances et des groupes. Mais dans cette période qui est une période de combat, entre guillemets, de combat pacifique du côté de ceux qui sont bombardés, il est absolument nécessaire de se rassembler.

J’ai apprécié le discours de M. Ghalioune avec qui nous avons des contacts fréquents. Je crois qu’il est dans cet état d’esprit. Donc, j’appelle tous les autres groupes syriens, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, à faire prévaloir la nécessité du rassemblement sur les différences qui peuvent exister entre eux, qui sont par ailleurs respectables.

Question : Qu’en est-il de l’idée de créer une task-force diplomatique rassemblant 11 pays ?

Nous avons préparé cette conférence ici avec ce qu’on appelle un core group, qui s’est réuni à Londres hier. La France en était, bien sûr. C’est ce qu’on avait fait pour le groupe de contact sur la Lybie, dans un contexte évidemment différent. Il y a un groupe de pays qui prépare le travail pour l’ensemble des autres, car on ne peut tout travailler à 60, c’est évident.

Question : Le corridor humanitaire que vous soutenez, pouvez-vous nous en dire plus ? Tout le monde est d’accord ? Cela veut dire qu’il y aurait éventuellement intervention militaire ?

Non, cela ne veut pas dire pour l’instant intervention militaire. Je ne m’attache pas spécialement au concept de corridor humanitaire, mais ce sur quoi tout le monde est d’accord c’est qu’il faut acheminer l’aide humanitaire et qu’il faut donc qu’il y ait des voies d’accès, en particulier vers Homs, mais aussi vers d’autres villes. Là-dessus il y a unanimité absolue et c’est vraiment un des messages forts qui est adressé ce soir, à l’issue de la conférence.

Il y a deux cas de figures. Ou bien le régime finit par accepter d’autoriser cet accès de l’aide humanitaire, acheminée par les grandes ONG que vous connaissez, notamment la Croix rouge et le Croissant rouge qui sont déjà sur le terrain. Ou bien, si le régime devait se montrer totalement fermé à l’acheminement de l’aide, à l’évacuation aussi des blessés ou des populations qui sont les plus fragiles, sans doute faudrait-t-il en passer à une phase différente.

Question : C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que nous en reparlerons.

Je vous remercie. »

Dernière modification : 23/06/2014

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