Point de presse de Mme Élisabeth Guigou

Conférence de presse de Mme Élisabeth Guigou
et de la délégations de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale
Ambassade de France à Tunis, le 15 février 2013

Élisabeth Guigou : Nous sommes tous de la commission des Affaires étrangères et nous sommes en fait deux délégations : une délégation qui s’intéresse spécifiquement à la Tunisie. Elle avait prévu ce voyage au mois de décembre, puis l’avait reporté du fait de l’annonce d’une grève nationale. Font partie de cette délégation Odile Saugues, députée socialiste et vice-présidente de la commission des affaires étrangères et François Asensi, député du groupe communiste.

Il y a une deuxième mission, qui s’intéresse plus largement aux révolutions arabes. C’est une mission d’étude de la commission des Affaires étrangères, qui va prendre plusieurs mois et qui publiera un rapport. Elle comprend son président, le député Jacques Myard (UMP), Jean Glavany, rapporteur et député socialiste, Jean-Phillipe Mallé, député socialiste, Marie-Louise Fort, députée UMP ainsi que d’autres députés. Avant d’arriver à Tunis ces députés étaient au Caire.

Donc nous avons un travail de fond sur ces différents pays des révolutions arabes et nous avons voulu faire un focus particulier maintenant sur la Tunisie, compte tenu de ce qui s’y passe.

Dans cette mission à Tunis, l’Ambassadeur, et nous l’en remercions, a organisé un programme formidable dans lequel nous avons commencé par déposer tous une gerbe sur la tombe de Chokri Belaïd. Nous avons d’ailleurs commencé nos entretiens avec le secrétaire général du Front Populaire, M. Hamma Hammami. Nous sommes allés le voir à son siège et nous sommes restés plus d’une heure avec lui. C’était évidemment une rencontre chargée d’émotion et fort intéressante.

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Il se trouve qu’en arrivant à l’aéroport nous avons rencontré M. Houcine Abassi, le secrétaire général de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), avec lequel M. l’Ambassadeur n’avait pas pu organiser de rencontre puisqu’il partait à Rabat. Mais nous nous sommes trouvés en même temps à l’aéroport et nous avons eu l’occasion d’avoir une discussion avec lui, même brève. Aujourd’hui, nous sommes allés au siège de l’UGTT et nous avons vu deux secrétaires généraux adjoints, M. Anouar Ben Gaddour et M. Kacem Afya, l’un secrétaire général adjoint et l’autre secrétaire aux affaires internationales.

Je poursuis. Hier, après le Front populaire nous sommes allés voir M. Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, au siège de son parti, pendant une demi-heure. Ensuite nous avons eu un entretien avec M. Béji Caïd Essebsi, pendant trois quarts d’heure, une heure.

Puis nous avons rencontré à la résidence de France des représentants du milieu associatif, essentiellement des jeunes, très intéressants et spontanés. C’était très très bien. Ensuite, à la résidence toujours, un dîner avec des acteurs économiques : la présidente de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), qui vient d’être élue et qui a soutenu l’heure de grève au moment des obsèques de Chokri Belaïd. Elle nous a dit que l’UTICA avait négocié un pacte social avec l’UGTT et l’UGTT nous a confirmé ce matin qu’ils étaient sur des actions communes, sur ce plan en tout cas. Il y avait évidemment des chefs d’entreprises, le ministre du Développement régional, parce qu’il nous a semblé que la question des disparités régionales était quelque chose de très important et que la situation économique et sociale était un élément fondamental dans la crise. Évidemment il y a les chiffres et il y a la réalité et nous voulions appréhender d’un peu plus près la situation et les perspectives.

Ce matin nous avons eu un petit déjeuner ici avec Nejib Chebbi, du Parti républicain, avant d’aller voir l’UGTT. Puis nous sommes allés voir Mustapha Ben Jaafar à l’Assemblée nationale constituante, qui nous a reçus pendant une heure, et nous avons eu une réunion de travail avec la présidente de la commission des droits, des libertés et des relations extérieures, Mme Souad Abderrahim, et plusieurs députés de tous les groupes politiques. Enfin nous avons eu un déjeuner avec la première vice-présidente de l’ANC, Mme Maherzia Labidi, et plusieurs députés.

Nous avons ensuite rencontré ici Yadh Ben Achour et enfin des responsables d’associations de femmes et de la société civile, notamment Emna Mnif, Dora Bouchoucha et Faouzia Charfi.

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Mes collègues et moi allons vous donner nos impressions les plus fortes. D’abord, l’assassinat de Chokri Belaïd a profondément choqué en France aussi bien qu’ici à Tunis. Je suis venue ici avec le sentiment que c’était un évènement qui ne ressemblait pas à la vie politique tunisienne telle qu’on a pu la connaître, même si on sait qu’il y avait des tortures, etc. C’était un évènement sans précédent depuis des décennies en tout cas et nous nous sommes interrogés, bien sûr, sur la profondeur de la crise politique.

Cela a manifestement provoqué un électrochoc et on a vu la société tunisienne réagir. Nous avons constaté un sursaut, une unanimité pour dire que les violences n’étaient pas possibles. Nous avons essayé de pousser la discussion, en particulier tout à l’heure à l’Assemblée, pour savoir ce qui est admissible dans une démocratie au titre du débat politique et ce qui ne l’est pas. Les violences, physiques en particulier, mais aussi les intimidations, ne peuvent pas être acceptables. Il me semble que cet assassinat à cristallisé un sursaut, un ressort.

La deuxième chose, c’est qu’il me semble que si le paysage politique reste encore très incertain - et nous n’avons, les uns et les autres, aucun conseil à donner à nos amis tunisiens ; c’est à eux de choisir leurs dirigeants politiques et ce qu’ils veulent faire de leurs élections – la majorité des acteurs que nous avons rencontrés considère que, maintenant, il est temps d’avoir une Constitution et des élections. Espérons un accord des partis politiques pour que cette Constitution qui aurait dû voir le jour au plus tard en octobre 2012 puisse être réalisée avant l’été, afin de permettre des élections après.

Je vous dis ce qui a été esquissé par certains. Mais rien n’est confirmé naturellement. Ce qui est important à nos yeux, c’est qu’on sorte de cette période d’indétermination. Pour l’instant, nous avons une assemblée constituante qui est faite pour écrire une Constitution.

La troisième chose, c’est qu’il y a une vitalité de la société politique et de la société civile qui, c’est ce que je ressens, ne rend pas pessimiste pour l’avenir. Il y a d’énormes difficultés à surmonter. L’assassinat de Chokri Belaïd révèle la montée des violences, c’est évidemment très inquiétant. Mais il y a une vitalité de la société tunisienne, que l’on a vue avec les manifestations organisées par l’UGTT et suivies au-delà du cercle des militants. La société civile réagit, les jeunes sont là, il y a la liberté d’expression, conquête majeure sur la période précédente où toute expression libre était muselée.

Il y a malgré tout, sur les valeurs principales, me semble-t-il, un consensus qui semble admis pour éviter des retours en arrière qui nous auraient semblé préoccupants, par exemple sur le statut des femmes.

Tout cela me fait repartir d’ici avec le sentiment qu’il y a beaucoup à faire pour surmonter les difficultés, en particulier dans le domaine économique et social cela ne se fera pas en un jour, mais que, malgré tout, les ressorts sont là.

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Jacques Myard : Oui, il y a les anticorps qui sont en train d’être activés. Tout le problème va être la coordination de cette société civile.
Il y a une crise politique actuelle qui devrait se résoudre. Il y a aussi une crise économique qui doit se résoudre et qui est la clef de la stabilité du pays et qui se règlera à terme par les investissements, le tourisme et j’en passe.

Mais il est vrai qu’on sent aujourd’hui que la société civile tunisienne existe, que les réalités du pouvoir vont ramener peut être à une juste proportion les partis religieux quels qu’ils soient et qu’en définitive la prise de parole par le peuple tunisien, la diversité plurielle de ce pays ont une chance de perdurer.

Cela va se jouer dans les mois qui viennent, avec la Constitution à adopter et les élections derrière. On voit mal comment cette démocratie naissante pourrait être captée par une force politique à son seul profit. On a vraiment des motifs d’espoir mais tout peut se jouer bien sûr, sur la violence. On a quand même des inquiétudes, notamment quant à la Ligue de protection de la révolution : Qui est derrière ? Que veulent-ils ? Sont-ils manipulés ? On sait très bien que cela peut déboucher sur des violences et ensuite des reculs.
Mais je trouve qu’effectivement, alors qu’on avait une vision un peu trop simplifiée de la situation tunisienne vue de Paris, avec "Ennahdha est là" et l’islamisme, on voit que c’est beaucoup plus nuancé et qu’il y a beaucoup de forces en action qui peuvent peut-être équilibrer les choses. Les anticorps sont là.

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Jean Glavany : Je voulais vous dire deux trois choses simples. La première c’est que nous sommes dans un exercice de diplomatie parlementaire. C’est l’honneur du Parlement français de développer une diplomatie parlementaire pour apporter une contribution supplémentaire et complémentaire à la diplomatie gouvernementale. C’est l’honneur du Parlement de s’intéresser à des sujets brûlants à travers le monde et ce qui se passe aujourd’hui dans le monde arabo-musulman est un sujet brûlant. Tout ce qui se passe sur la Rive sud de la Méditerranée nous concerne directement et c’est bien que le Parlement prenne le temps de réfléchir et de travailler sur ses sujets. Nous sommes là pour apprendre, pas pour diffuser de bonnes paroles ou donner des conseils, encore moins pour nous ingérer dans les pays que nous visitons. On est là pour écouter.

Le deuxième point, c’est que nous sommes une mission pluraliste qui rencontre des démocraties naissantes après des processus révolutionnaires enclenchés. Nous-mêmes, nous sommes composés de conservateurs et de progressistes, de gens de l’UMP et de socialistes et nous rencontrons tous ceux qui sont dans l’échiquier politique, partout où nous passons. Je vais vous faire une confidence : en Égypte nous avons rencontré les deux partis salafistes parce que c’est notre devoir de comprendre, de savoir et de les interroger. C’est l’honneur de la diplomatie parlementaire d’essayer de comprendre ce qui se passe dans les tréfonds de ces milieux politiques.

Ici, vous connaissez mieux la situation que nous qui venons, même si nous avons eu des discussions très approfondies pendant deux jours. C’est un bilan mitigé, avec des points positifs qui ont été évoqués par Élisabeth Guigou. Assurément, il y a ici, comme au Caire d’ailleurs, une liberté d’expression, une liberté de parole qui a explosé et sur laquelle probablement on ne reviendra plus. Il y a aussi un pluralisme politique qui s’affiche et qui s’établit. Ce sont des acquis non négligeables par rapport au système précédent. Il y a une société civile qui est bouillonnante, en particulier autour de l’UGTT qui est probablement un élément de stabilité et de modération exceptionnel.

Et puis il y a d’autres côtés négatifs, comme la situation économique et sociale difficile, probablement moins difficile qu’en Égypte mais quand même très difficile. Il y a aussi des phénomènes de violence endémique et d’instabilité politique qui sont très préoccupants. Mais voilà, la stabilisation de la République française après la révolution a pris plus d’un siècle.

Élisabeth Guigou : Un de nos interlocuteurs nous a cité la révolution portugaise qui a nécessité dix ans.

Jean Glavany : Je n’ai pas dit que cela allait durer un siècle ici, ni même dix ans comme au Portugal. Simplement, c’est un processus qui s’inscrit dans la durée et personne ne peut deviner aujourd’hui si la stabilisation va prendre un, deux, trois ans. Nous ne sommes pas dans un concours de pronostics, nous sommes juste dans une démarche de compréhension.

Élisabeth Guigou : Ce que nous avons souligné aussi, vis-à-vis de tous nos interlocuteurs, c’est que nous n’avons aucun conseil à donner et que nous respectons absolument les choix des Tunisiens mais ce que nous souhaitons ardemment, c’est la réussite de la révolution tunisienne parce qu’elle est emblématique. D’abord pour les Tunisiens eux-mêmes, pour qu’ils ne reviennent pas en arrière sur ce qu’ils ont conquis tout seuls, et puis parce que c’est extrêmement important pour la région. Nous avons avec eux un voisinage qu’il faut absolument développer.

Tout ce que nous pouvons faire pour aider est du ressort de ce que Jean appelle la diplomatie parlementaire. Il est question maintenant d’un accord de coopération interparlementaire entre nos deux assemblées. Nous allons soumettre cette idée au président de l’Assemblée nationale pour pouvoir avoir une sorte de coopération technique sur comment faire fonctionner une assemblée, comment créer une commission d’enquête… Ce sont des questions qui nous ont été posées.

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François Asensi : Moi je ne suis pas président, je ne suis pas rapporteur, je suis François Asensi, député communiste, et je partage l’avis de mes collègues sur la tonicité de la société civile tunisienne. Il y a des forces potentielles. Maintenant je pense comme eux que sur l’issue prochaine il y a des incertitudes. Quelle va être la part de radicalité d’Ennahdha, voir des salafistes, dans le conflit qui va s’exacerber ? Est-ce qu’Ennahdha va prendre acte de la force de la société civile et de l’exigence de démocratie ou est-ce qu’elle va aller vers la radicalité ? Tout est question de pragmatisme.

Quand nous avons rencontré le président de ce parti, Ennahdha, on nous a rassurés sur un certain nombre de points mais je pense que la trajectoire finale de cette formation reste, pour schématiser, la république islamiste. Donc il se peut qu’il y ait des retraits, provisoires, en fonction du rapport de force, mais je ne pense pas qu’ils lâcheront sur la société.

Le risque, pour la Tunisie, c’est que nous vivons aussi dans un monde interconnecté, dans lequel s’opère l’internationalisation des groupes islamistes. On observe le rôle très négatif des pétromonarchies du Moyen-Orient : Arabie Saoudite, Qatar, avec lesquels les Occidentaux ont des histoires d’amour, pour des raisons de réalisme économique. Mais on voit bien comment ces deux pays en particulier soutiennent les formations de la radicalité islamiste un peu partout. Nous avons reçu des informations comme quoi ils financeraient Ennahdha ou en tous cas certains groupes.

Donc, ma conclusion c’est qu’il y a des potentialités formidables. Quant à l’issue elle dépendra du rapport de force et de la manière dont les démocrates vont pouvoir se rassembler. Élisabeth Guigou a parlé tout à l’heure de la centrale patronale et de l’UGTT, qui ont appelé au compromis. Ce que nous pouvons souhaiter c’est que dans le cadre tunisien ils fassent front sur les questions essentielles et la question essentielle c’est la constitution d’un espace politique moderne dans lequel puissent s’exprimer à la fois les patrons, les syndicats et la société civile.

Élisabeth Guigou : C’est exactement ce qu’ils ont dit. Ils ont signé un pacte économique et social dans lequel le dialogue social puisse s’exercer.

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Marie-Louise Fort : Je voudrais aussi attirer l’attention sur un point. Nous avons été sensibles, tous, aux jeunes. Ceux que nous avons rencontrés en Égypte, comme ceux que nous avons vus hier soir en Tunisie, sont des gens qui croient en l’avenir de leur pays, un pays de modernité et d’ouverture. Je crois que c’est excessivement important que les jeunes prennent cela en considération. La Tunisie d’aujourd’hui et de demain, c’est eux, plus que la classe politique actuelle qui est assez avancée en âge. Ce sont eux qui vont devoir prendre le relais.

Il y a une deuxième composante qui m’a beaucoup intéressée, ce sont les femmes. Et les femmes de toute nature. On a la sensation qu’elles veulent également peser par une vision peut-être différente de la façon de prendre en compte l’évolution d’un pays. Ce sont des rencontres qui m’ont beaucoup touchée. Je crois que le président, le rapporteur et notre présidente de commission, souhaitent qu’une partie de notre rapport touche aux femmes et aux jeunes. Je pense que c’est très important.

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Odile Saugues : Sur les femmes et sur les jeunes, j’ai certains constats. Je crois qu’il est sorti de l’essentiel de nos consultations qu’il fallait faire vite. Qu’il y avait urgence à promulguer une Constitution, à remettre sur pied des institutions qui fonctionnent, de manière que la démocratie puisse effectivement s’installer. Pour ma part, j’ai constaté avec plaisir que sur les femmes il y avait des choses qui avaient été actées et que le pouvoir avait su reculer sur un certain nombre de points, sur l’autonomie des femmes, sur des points qui pour nous sont importants.

Je pense qu’il faut faire vite aussi pour une autre raison ; c’est que la jeunesse peut s’impatienter et que la pauvreté et la violence peuvent s’installer. La violence peut germer sur cette pauvreté. C’est une chose qui me paraît particulièrement inquiétante.

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Élisabeth Guigou : Nous sommes vraiment venus ici dans l’idée de nous informer, d’essayer d’en savoir davantage, parce que c’est vrai que, de l’extérieur, on cède souvent aux simplifications excessives. Donc nous repartons, je crois, avec une vue un peu plus précise, qui ne sera pas définitive parce que nous allons essayer de garder ces liens et de les approfondir à travers les échanges parlementaires, mais pas seulement sur la technique parlementaire, s’agissant d’une demande précise qui nous a été adressée tout à l’heure. Par exemple, Jean Glavany a expliqué comment on établissait, chez nous, une commission parlementaire : dans quelles circonstances ? Pourquoi, chez nous, une commission parlementaire ne pouvait pas prendre la place de l’enquête judiciaire ni empiéter sur son domaine mais voir tout ce qui se passe dans l’environnement d’une enquête judiciaire. Et nous allons continuer à travailler là-dessus.

Deuxièmement, ce qui serait important dans notre travail, ce serait de donner à voir davantage ce dialogue qui s’instaure mais que l’on n’entend pas suffisamment en Europe, entre des "laïcs" - même si le mot ne prend pas le même sens que chez nous – et des voix de l’islam moderne. Je trouve que si nous arrivions à le faire, cela serait très utile pour combattre les amalgames qui se font trop souvent entre l’islam, les intégrismes –qui existent dans toutes les religions d’ailleurs – et les mouvements violents, voire terroristes.

Si nous pouvons le faire, c’est un travail qui sera utile, peut-être en donnant davantage la parole à ces grandes voix philosophiques qui s’expriment depuis très longtemps et qu’on devrait mieux entendre dans l’islam moderne.

Donc, nous sommes venus pour nous informer et pour essayer d’informer en retour, aussi précisément que nous le pourrons, l’Assemblée nationale française. En restant évidemment très respectueux de la liberté des Tunisiens de choisir leur propre destin.

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Question : Vous avez insisté sur ce point. Que vous a dit Rached Ghannouchi sur les propos d’Emmanuel Valls jeudi dernier, au lendemain de l’assassinat de Chokri Belaïd ?

Élisabeth Guigou : Je vais vous dire, j’ai commencé l’entretien avec M. Ghannouchi en disant que j’avais été un peu surprise de voir dans une certaine presse des attaques contre la France qui me paraissaient parfaitement injustifiées : la France colonialiste, bon… Je lui ai dit que ce n’était pas des choses à encourager parce que nous avions intérêt à nous comprendre mutuellement plutôt qu’à jeter de l’huile sur le feu. Évidemment, il a dit qu’il y avait aussi dans la presse française des expressions qui ne faisaient pas plaisir. Son adjoint a évoqué en termes très voilés les propos du ministre de l’Intérieur, ce à quoi j’ai répondu que le ministre des Affaires étrangères avait dit ce qu’il fallait dire. Cela s’est arrêté là et cela a duré cinq minutes, en tout, mais les choses ont été dites.

Question : De quoi d’autre avez-vous parlé ?

Élisabeth Guigou : Nous avons parlé de la situation. Nous lui avons demandé comment il voyait la suite du processus et s’il pensait qu’un compromis était possible sur la base des positons de M. Hamadi Jebali.

Il a répété qu’Ennahdha n’acceptait pas un gouvernement de techniciens mais nous avons eu le sentiment qu’il recherchait quand même une base de compromis.

Jean Glavany : Sur une de nos questions, il nous a fait un long exposé intéressant sur la différence entre l’islam modéré et l’islam radical, ce qui les séparait des salafistes.

Question : Pourquoi n’avez-vous pas rencontré de salafistes ?

Élisabeth Guigou : Nous avions demandé à rencontrer tous les partis représentés à l’Assemblée nationale constituante parce que nous sommes des parlementaires. C’est un choix que nous avons fait compte tenu du fait que deux jours, c’est court ! Même pas deux jours, un jour et demi puisque nous sommes arrivés en début d’après-midi hier. Les partis politiques et les membres de la société civile qui essayent de travailler pour une démocratie et un État de droit pluraliste me semblaient prioritaires.

Question : Aujourd’hui, vous avez subi une attaque en règle de votre ex-collègue, M. Jean-Luc Mélenchon.

Élisabeth Guigou : Moi qui conduis cette délégation, j’ai appelé l’AFP, après le communiqué de Jean-Luc Mélenchon, pour dire ce qu’avait été notre programme, que nous avons vu tout le monde, que nous avions commencé par porter une gerbe sur la tombe de Chokri Belaïd et par voir M. Hamma Hammami, etc. C’est de la mauvaise polémique que de laisser penser que nous avons concentré notre mission sur la rencontre avec Ennahdha. Nous avons vu Ennahdha, qui est le parti majoritaire à l’ANC, comme nous avons vu d’autres partis.

Jean Glavany : Nous sommes en mission du Parlement français. Dans le pluralisme de notre composition, nous venons voir les partis représentés au Parlement. C’est une tradition démocratique et républicaine. Comment voulez-vous que nous venions en mission parlementaire sans rencontrer le parti qui a remporté les dernières élections ? Cela n’a aucun sens.

Jacques Myard : Comment voulez-vous que nous puissions rendre un rapport sur la situation dans ces pays si, à priori, nous refusons de rencontrer des gens qui sont les principaux acteurs de ce qui s’y passe ?

Question : Hier, il y avait une manifestation contre l’ingérence devant l’ambassade de France. La semaine dernière, c’est à l’appel de la Nahdha qu’il y avait notamment des slogans « France dégage ». D’une manière générale, est-ce que vous comprenez cette peur de l’ingérence française dans une partie de la classe politique ? Cela dépasse les islamistes. On voit cela chez les nationalistes arabes. Est-ce que c’est un souci que vous pouvez comprendre ?

Élisabeth Guigou : Aucun de nos interlocuteurs ne nous a parlé de cela. Aucun ! Maintenant, qu’il y ait des gens qui fantasment… Mais nous vous l’avons dit et redit, ce n’est pas notre état d’esprit. Sinon, nous ne pourrions faire aucune mission parlementaire. Vous nous imaginez aller n’importe où dans le monde en donneurs de leçons ? Cela n’a pas de sens ! Nous n’avons qu’une envie – et c’est même le bon sens ! - c’est que les Tunisiens eux-mêmes trouvent leur voie vers l’État de droit et la démocratie.

Rien ne peut être imposé de l’extérieur. L’échec flagrant de Georges Bush en Irak l’a encore montré récemment. Nous venons pour nous informer. Nous sommes dans une société dans laquelle l’information circule. Nous voulons combattre les amalgames, les caricatures et les préjugés. C’est dans cet esprit que nous sommes venus et que nous retournerons en France pour dire ce que nous avons vu ici. Après, d’autres viendront ; ils auront peut-être d’autres impressions.
Nous restons tranquilles par rapport à cela.

Jacques Myard : Cela fait partie des possibilités pour certains de se faire une virginité ou d’essayer d’exister.

Jean Glavany : Par exemple le déjeuner de travail que nous avons eu avec une dizaine de parlementaires de l’ANC, de tout l’échiquier politique, était extrêmement détendu et amical. Ils ne nous ont pas dit « France dégage », mais alors pas du tout. Ils nous ont dit : expliquez-nous comment vous faites cela, est-ce que vous pourriez-nous aider, et cætera, dans une logique amicale de coopération.

Question : Ce sont plutôt des propos qu’on entend dans la rue par rapport aux déclarations d’Emmanuel Valls ou par rapport au sujet d’Envoyé spécial, il y a dix jours.

Marie-Louise Fort : On nous a beaucoup parlé de cela, par contre : les jeunes et les femmes.

Élisabeth Guigou : Il faut faire avec ce genre de choses. C’est la loi des images. Je suis députée de Seine-Saint-Denis et quand il y a eu les émeutes de 2005, il y avait un paquet de demandes de la presse française et étrangère, des télévisions américaines, et cætera, pour avoir des images de voitures en feu.

On me disait « c’est dangereux », mais pas du tout. Il y avait des problèmes mais c’était dans certains quartiers, dans certaines cités qu’on connaissait bien et la France n’était pas à feu et à sang.
Question : Quand on voit ce genre de reportage, les gens de la rue estiment qu’il y a un agenda politique derrière et une volonté de nuire de la part de la France.

Jean Glavany : Vous, (les correspondants des médias français), vous êtes mieux placés que nous pour savoir que ce que vous écrivez ou ce que vous faites pour la télévision n’est pas la voix de la France. Vous vous êtes battus pour que ce ne soit plus la voix de la France.

Marie-Louise Fort  : Ceci étant, cela dessert aussi la Tunisie de laisser des manifestations de rejet parce que les touristes prennent peur.

Question : Est-ce qu’il y a une coopération qui va se mettre en place entre l’Assemblée nationale française et l’Assemblée tunisienne ?

Élisabeth Guigou : Avec cette assemblée constituante, pourquoi pas mais certainement plus encore quand l’assemblée législative sera élue.

Je vais vous citer cet exemple puisqu’il y a eu une demande de la Première vice-présidente qui appartient au parti Ennahdha. Elle nous a demandé comment on fait une commission d’enquête puisque les députés tunisiens s’interrogent sur la possibilité de faire une commission d’enquête sur l’assassinat de Chokri Belaïd. Jean Glavany, qui a présidé plusieurs commissions d’enquête, à expliqué quelles étaient les règles chez nous et nous avons cité des exemples. En tant que ministre, j’ai été interrogée par Jean Glavany qui dirigeait une commission d’enquête sur la Corse. J’ai expliqué comment il était dans la majorité à laquelle nous appartenions tous les deux, comment cela s’était passé, sur quoi nous avions ciblé les choses. Ce n’était pas sur l’assassinat du préfet Érignac ni sur les assassinats en Corse, qui relèvent de la Justice, mais sur tout ce que faisait le gouvernement pour faire fonctionner la Justice, résoudre les problèmes économiques et sociaux, etc.

Tout cela les intéressait beaucoup et nous avons fini par dire : on va vous envoyer les textes - Il se trouve qu’ils les avaient – et, si vous voulez, il peut y avoir un accord de coopération parlementaire pour que vous connaissiez nos mécanismes.

On va voir si c’est possible. Il faut que les députés tunisiens le veuillent de leur côté et que, du nôtre, le président de l’Assemblée nationale l’accepte. Nous allons faire cette proposition et peut-être engager un travail d’échange régulier.

Jacques Myard : Nous avons eu le sentiment de rencontrer des gens qui voulaient véritablement faire progresser tout ce processus démocratique, qui voulaient avancer et que l’institution parlementaire à laquelle ils appartenaient fasse son travail le mieux possible.

Élisabeth Guigou : Ce n’était pas la première fois que je voyais certaines de ces élues parce que la Première vice-présidente élue d’Ennahdha Maherzia Labidi et la jeune députée du FDTL Lobna Jribi étaient venues en France dans une délégation de femmes africaines. Je les avais reçues fin juin à l’Assemblée nationale dont je venais juste d’être élue présidente de la commission des affaires étrangères. Déjà, cette vice-présidente m’avait expliqué que, bien qu’appartenant à Ennahdha, elle se battait contre l’idée qu’il puisse y avoir une régression dans la Constitution sur le statut des femmes.

Question : Finalement, vous partez plus inquiets ou plus optimistes ?

Élisabeth Guigou : C’est quand même une situation de grande incertitude mais je crois que nous avons tous vu à quel point la société tunisienne était capable de réagir contre les forces qui veulent revenir en arrière. Cela se voit dans la rédaction du texte de la Constitution et cela se voit dans la société civile. Cela, c’est un élément d’optimisme fort.

Dernière modification : 26/03/2013

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