Point de presse de Mme Hélène Conway-Mouret

Point de presse de Mme Hélène Conway-Mouret
Ministre déléguée chargée des Français de l’étranger
Ambassade de France à Tunis, le 15 janvier 2013

J’ai passé deux jours à Tripoli puis je suis venue passer deux jours à Tunis. Nous avons une petite communauté française en Libye et une communauté beaucoup plus importante en Tunisie.

Je suis venue à Tunis lundi pour assister aux commémorations de la Révolution. C’était pour moi important, en tant que membre de l’exécutif français d’être présente. J’étais d’ailleurs la seule ministre occidentale. Le monde arabe était largement représenté, l’Europe un peu moins mais je pense qu’il était important pour la France d’être là. Et puis, en tant que citoyenne du monde, c’était un moment important à vivre, que d’être ici, pour fêter le deuxième anniversaire de cette révolution qui a changé la face de la Tunisie.

Hier, j’ai rencontré les représentants de la communauté française et aujourd’hui j’ai eu cinq entretiens politiques, suivis de deux événements importants : l’inauguration d’un bâtiment scientifique au lycée français Pierre-Mendès-France et l’inauguration de la Maison des associations qui rassemble un certain nombre d’associations françaises et tunisiennes afin de leur permettre d’œuvrer ensemble au sein de la société civile. C’est symbolique et important parce que cela montre l’engagement et la présence de la France à tous les niveaux ; au niveau ministériel, puisque je suis là et puis au niveau de la société, avec des gens qui s’occupent de personnes handicapées, d’enfants dans les quartiers, de formation….

Pour les entretiens politiques, j’ai rencontré ce matin le président Marzouki. Nous avons parlé de ce qui intéresse nos deux pays, dans un esprit d’ouverture qui permet de se dire les choses comme des amis de longue date peuvent échanger ensemble.

Nous avons parlé des échanges, bien sûr, entre la Tunisie et la France mais également de l’intervention de la France au Mali. Ce que j’ai retenu de l’ensemble de mes interlocuteurs, c’est que tous comprennent l’urgence de l’intervention de la France. Le scénario qui fait que, sans cette intervention, le terrorisme serait peut-être allé jusqu’à Bamako est un scénario impensable pour nous mais également pour la Tunisie.

Ensuite, j’ai rencontré M. Houcine Jaziri, secrétaire d’État auprès du ministre des Affaires sociales chargé de l’Immigration et nous avons parlé d’un sujet qui nous intéresse tous les deux puisque je m’occupe des Français de l’étranger et lui s’occupe des Tunisiens en France. Nous avons beaucoup parlé de cette communauté tunisienne installée en France qui est très importante, avec des projets d’échanges, de partenariats, peut-être de création d’un centre culturel tunisien à Paris (…). Ce serait une fenêtre ouverte sur la Tunisie à la fois pour les Tunisiens qui se retrouvent à Paris et pour les Français.

Ensuite, j’ai rencontré M. Touhami Abdouli, secrétaire d’État chargé des Affaires européennes. Nous avons parlé de l’intérêt des échanges au niveau européen et de nos relations bilatérales de manière générale.

Avec M. Ben Jaafar, le président de l’Assemblée nationale constituante, nous avons parlé de calendrier et de ce temps politique qui est un peu plus long que le temps économique ou le temps social. Dans le temps politique, il doit y avoir des discussions, la recherche d’un équilibre entre les différentes forces. Ceci demande forcément du temps, pour l’écriture de la constitution, ce texte qui doit être ensuite analysé et repris article par article et pour l’obtention d’un consensus sur des élections qui vont avoir lieu une fois que la Constitution sera adoptée.

Bien sûr, il y a cette impatience que j’ai rencontrée hier au sein de la communauté française et dans le monde économique (…). Deux ans, c’est déjà trop long pour certains qui expriment une vive impatience et souhaitent des décisions politiques pour pouvoir avancer, pour pouvoir s’impliquer davantage et que les échanges économique progressent parce que les choses n’avancent pas autant que nous le souhaiterions.

Et puis, il y a le temps social et cette impatience de la part des jeunes en particulier qui voudraient que la Révolution leur apporte finalement ce qu’ils attendaient. Bien sûr, la liberté d’expression est là et il y a certaines avancées mais les jeunes veulent du travail et c’est lié, naturellement, à l’économie.

Avec le Premier ministre, M. Jebali, nous avons évoqué la relation bilatérale, la nécessité d’une intensification des échanges, et bien sûr la visite du président de la République puisque ce matin, j’étais porteuse d’un message sur la venue de François Hollande qui est prévue et qui sera décidée avec le président Marzouki quand le moment sera opportun pour les deux présidents. Le président Hollande viendra en Tunisie comme il l’avait déclaré en décembre dernier.

Nous avons parlé de cette nécessité d’échanger, au niveau de l’État et au niveau ministériel. Et puis, la Tunisie est en attente de l’aide française et du soutien de la France. Je crois que le terme "soutien" est beaucoup plus important.

Question : Vous parliez du Mali. Ce matin, le ministre des Affaires étrangères Rafik Abdessalem, en marge d’une rencontre avec les Européens a dit en substance que la Tunisie était opposée à une intervention militaire française parce qu’il juge que les affaires africaines doivent être réglées par les Africains. Cela tranche un peu avec ce que vous venez de dire. Il y a deux sons de cloche dans l’exécutif tunisien ?

Réponse : Moi je vous donne le son de cloche que j’ai entendu chez l’ensemble de mes interlocuteurs, à savoir une compréhension de l’intervention de la France. Après, ce qu’a dit le ministre des Affaires étrangères va dans le sens de ce que disent les Français aussi. C’est à dire que l’intervention de la France a été précipitée par l’avancée des terroristes vers Bamako.

La France, depuis des mois, a dit qu’elle soutiendrait la préparation des troupes maliennes. Les Européens étaient aussi engagés dans ce processus de formation pour sécuriser le sud. Malheureusement, les terroristes ont pris de court l’ensemble des acteurs et la France est intervenue pour les stopper parce qu’il était impensable que l’État malien succombe aux terroristes et devienne de fait un État terroriste qui représenterait une menace beaucoup plus forte pour l’ensemble de la région et pour le monde, en Afrique du Nord mais également en Europe.

La France est inscrite dans cette démarche là, pour les stopper, et le président Hollande a précisé que la France poursuivra ce qu’elle a toujours dit qu’elle ferait, à savoir la formation des troupes africaines pour que ce soient les Africains qui soient présents et règlent ce problème interne.

Il n’est pas question que la France reste au Mali. Cela n’a jamais été envisagé et ce scénario-là ne peut pas être. D’ailleurs, aujourd’hui, des troupes du Burkina Faso, du Nigéria et du Tchad sont annoncées au Mali. Ce sont les troupes qui vont soutenir l’armée malienne.

La France soutiendra aussi l’organisation d’élections pour que l’État malien se reconstitue.

Question : Les intérêts français sont clairement menacés. Est-ce que vous craignez des attaques en Tunisie ?

Réponse : Il faut rester vigilants partout. Vous savez, nous avons aussi en France Vigipirate qui est aujourd’hui rouge renforcé. Les salafistes sont présents en Tunisie comme ils sont présents en France. On le sait. Il faut donc être vigilants partout. C’est une menace réelle, qu’il ne faut pas minimiser mais il ne faut pas tomber non plus dans une sorte de psychose collective. Il faut rester vigilant. (…)

Question : Avez-vous rencontré des investisseurs et des entrepreneurs français ici ? Sont-ils inquiets ?

Réponse : Oui, toute la journée d’hier, j’ai rencontré les associations, les élus, les entrepreneurs. Vous savez, les Français ici sont intégrés. Ce sont des gens qui ont vécu la révolution, qui ne sont pas partis et qui continuent à croire en ce pays. J’ai noté une forme de passion, même, pour certains et une volonté d’être présents pour participer à la construction de la Tunisie de demain.

Bien sûr, certains ont évoqué cette inquiétude, qui est légitime. Il faut la regarder en face mais il ne faut pas succomber à la panique parce que ce serait donner trop d’importance aux terroristes.

Question : Vous parliez tout à l’heure de soutien pour la Tunisie. Comment ce soutien se traduira-t-il sur le terrain ?
Par ailleurs, du temps de Ben Ali, il y avait beaucoup de critiques par rapport aux droits de l’homme en Tunisie. Maintenant, on n’en voit plus. La position de la France n’est pas très chaleureuse vis-à-vis de la Tunisie en ce moment mais on n’entend pas de critiques par rapport aux droits de l’homme. Qu’est-ce qui a changé ?

Réponse : On peut parler de sentiments ou d’impressions et puis après il y a la réalité des chiffres et de l’engagement de la France. Ces engagements se situent à tous les niveaux, qu’ils soient financiers, qu’ils soient dans les échanges. En Tunisie, il y a 1300 entreprises françaises qui emploient 120.000 personnes. Le budget du service de coopération de l’ambassade de France en Tunisie est environ de 6.000.000 d’euros.

M. François Gouyette : C’est le premier au monde par habitant et le troisième au monde en volume.

Mme Conway-Mouret : la Tunisie continue à être l’un des principaux bénéficiaires des financements de l’Agence française de développement (AFD) qui fait un effort considérable dans le cadre du partenariat de Deauville, que vous connaissez. On peut aussi mentionner 7.500 élèves tunisiens scolarisés dans le réseau scolaire français, et 1000 bourses d’études, de longue et de courte durée, accordées aux étudiants tunisiens.

C’est vrai que l’on peut toujours faire mieux mais il y a des chiffres qui montrent que l’engagement de la France est réel, il est total, il est exceptionnel par la dotation que reçoit l’ambassade. Après, il y a peut-être des sentiments ou des rumeurs que l’on peut faire circuler mais il y a la réalité de cet engagement.

Je suis venue pour être présente. Je l’ai dit tout à l’heure, j’étais la seule ministre occidentale présente hier, au déjeuner organisé par le président Marzouki. Ce n’est pas anodin et je l’ai fait parce qu’il fallait montrer que la France était présente et qu’elle était toujours là. C’est peut-être symbolique, me direz-vous, mais les symboles comptent aussi. Le président Hollande viendra. Il l’a dit au mois de décembre.

Aujourd’hui, j’ai inauguré cette maison des associations, avec des associations françaises qui travaillent main dans la main avec des associations tunisiennes. Ce sont des petites choses mais qui se passent à tous les niveaux. Je suis persuadée, et mes interlocuteurs aussi, que le travail de la société civile permet de progresser.

Aujourd’hui, il faut conserver les acquis que vous avez obtenus. Vous parliez de liberté d’expression, par exemple, c’est quelque chose d’important qu’il faut conserver. Vous en bénéficiez et vous faites un merveilleux métier ; il est important que vous puissiez le faire correctement. Le soutien de la France est là parce que la France continue d’être vigilante pour tout ce qui relève des droits de l’homme et s’exprime à chaque fois, je crois sans complaisance. Peut-être qu’il est plus facile de le faire auprès de ses amis.

La société tunisienne est en pleine transition aujourd’hui. Il se passe beaucoup de choses et il faut attendre que les Tunisiens prennent leur avenir en main. Ensuite, quand tout sera en place, s’il y a en effet des égarements, la France les dénoncera comme elle l’a toujours fait.

Question : Est-ce que les entrepreneurs français ont fait état de difficultés ou de réticences pour mener à bien leurs investissements ou leurs activités ?

Réponse : De réticences, non, mais d’attentes. Certains m’ont dit avoir des stratégies très déterminées et très précises. Ils pensent que le développement de la Tunisie n’attend qu’une résolution politique, avec la mise en place de la Constitution, d’un gouvernement et qu’ensuite tout en découlera. Ils sont confiants quant à l’avenir de la Tunisie parce qu’ils pensent qu’elle possède tous les atouts. Là, ils sont en attente et c’est vrai qu’ils sont impatients. Ils aimeraient que cela aille un petit peu plus vite mais ils sont prêts. Ils sont sur les starting-blocks et ils attendent le coup d’envoi pour se lancer.

Question : Ils attendent des perspectives politiques plus claires ou des garanties économiques ?

Réponse : Oui, des perspectives plus claires. Ils attendent aussi d’avoir des interlocuteurs plus définitifs et surtout des décisions politiques qui leur permettent d’avoir la confiance dont on a besoin en affaires pour pouvoir se lancer. Mais ils sont là et ils n’ont pas l’intention de partir.

Le représentant du groupe Accor, par exemple, voit la Tunisie en pointe d’ici les dix prochaines années dans le domaine du tourisme en Afrique du Nord. Il nous a présenté le plan d’investissements qu’Accor va réaliser en Tunisie dans les années qui viennent parce qu’elle sera incontournable.

Question : Pourrait-on avoir des précisions sur la date de la visite de M. François Hollande ? Le mois de mars avait été évoqué.

Réponse : Ce qui était écrit dans la lettre était très clair. Le président Hollande confirmait sa venue en Tunisie en disant : nous discuterons ensemble du moment le plus opportun. Peut-être que ce sera en effet en mars mais je ne peux pas vous dire. De toutes les façons, les autorités sont déjà en contact avec l’ambassadeur à Paris.

M. François Gouyette : Le président a dit qu’il viendrait dans les meilleurs délais. Les meilleurs délais, ce n’est pas en 2014.

Question : Cela veut dire avant les élections ?

M. François Gouyette : Mais cela n’a rien à voir avec les élections.

Question : Non, mais suivant la date, les interlocuteurs ne seront pas les mêmes.

Réponse : C’est pour cela qu’il a parlé d’opportunité. Je crois que c’est au président Marzouki, aussi, de décider quand le moment est opportun. Le président Hollande n’a pas un agenda de déplacements calé sur l’évolution politique des pays. L’agenda d’un président est assez bousculé mais il viendra quand les deux présidents en décideront.

Question : J’ai une dernière question sur le Mali. Vos interlocuteurs vous ont dit comprendre l’intervention française. Est-ce qu’ils ont parlé d’une possible coopération à un quelconque niveau et est-ce que vous avez évoqué la situation sécuritaire ici, en Tunisie, notamment les combats près de Kasserine ?

Réponse : Non, ce dont nous avons parlé, avec plusieurs d’entre eux, c’est de l’accord sur la sécurisation des frontières qui a été signé entre la Libye, la Tunisie et l’Algérie à Ghadamès, il y a trois jours. C’était très important pour les Libyens et c’est très important aussi pour les Tunisiens car cela montre qu’au niveau régional, il peut y avoir une coopération sur la sécurisation des frontières. Nous n’avons pas parlé de sécurité intérieure mais plutôt de ces trafics qui, malheureusement, passent par le Sahara, qui remontent de l’Afrique et qui, souvent, aboutissent en Libye. C’est une forte préoccupation des Libyens de pouvoir sécuriser, ce qui n’est malheureusement pas le cas aujourd’hui, des frontières immenses face aux trafics d’armes ou de drogue. Je crois que c’est une grande avancée pour la région d’avoir cette coopération entre ces trois pays.

Question : Est-ce que du coup, vous allez coopérer avec eux ?

Réponse : Ce que j’ai dit aux Libyens en particulier mais que j’ai dit aussi à nos amis tunisiens, c’est que les Européens et la France possèdent une certaine expertise en la matière. Dès lors que cet accord de travail au niveau régional de la part de ces trois pays va mettre en place une certaine stratégie, les Européens et la France peuvent être à leurs côtés pour leur offrir l’expertise. Les Libyens ont déjà commencé un processus de formation assez intense, pour la sécurité intérieure mais également pour les frontières. Si les Tunisiens suivent le même modèle, la France sera présente, puisque nous parlions de soutien tout à l’heure, de façon très concrète, avec des formateurs et des personnels qui ont une expertise dans ce domaine.

Question : L’intervention française au Mali suscite un certain nombre de réactions de la part de groupes qui sont décidés à envoyer des djihadistes au Mali. C’est-à-dire que ce qui se passe au Mali a des incidences directes sur la sécurité intérieure tunisienne. Est-ce que les Tunisiens vous ont fait part de leur préoccupation et de leur volonté aussi, peut-être, de contribuer à sécuriser la situation au Mali ?

Réponse : La sécurité au Mali, non. Mais on sait aujourd’hui qu’un certain nombre de Tunisiens combattent en Syrie. D’autres sont partis au Mali. Ces gens là, forcément, présentent une menace mais pas simplement pour la Tunisie parce que le Tunisien qui s’est battu en Syrie ira peut-être un jour en France, ou en Europe. On parle de terroristes et le terme n’est pas anodin. On ne parle pas de rebelles. Ces personnes là sont des terroristes.

Question : Mais est-ce que les Tunisiens vous ont fait part de leur volonté de contribuer éventuellement à endiguer ce phénomène sur leur territoire ?

Réponse : Bien sûr, c’est pour cela qu’ils nous parlent de coopération régionale pour la sécurisation des frontières mais ils ont aussi l’équivalent de notre plan Vigipirate.

Question : Est-ce que vous avez des assurances de la part du gouvernement tunisien pour être beaucoup plus vigilant par rapport à ces terroristes L’existence de camps d’entraînement a t elle été évoquée au cours de vos entretiens ?

Réponse : Nous n’avons pas parlé de camps d’entraînement, pas du tout. Cela ne veut pas dire qu’ils n’existent pas mais on ne m’en a pas parlé. Je vous rends compte honnêtement de la substance des échanges que nous avons eus, qui étaient très francs, mais ce sujet-là n’a pas été abordé.

Dernière modification : 17/01/2013

Haut de page